Sindarin - la langue noble
par Helge K. Fauskanger*
Aussi appelé : Gris-elfique, la langue des Elfes-Gris, la langue du Beleriand, la langue noble ; dans le SdA, il y est souvent fait référence simplement comme « la langue elfique ». Appelé « noldorin » dans les écrits de Tolkien antérieurs au SdA, mais c’est inexact selon la conception définitive ou « classique » de l’histoire de cette langue (le scénario est exposé dans les Appendices du SdA et des sources ultérieures). HISTOIRE INTERNELe sindarin était la plus importante des langues eldarines en Terre du Milieu, la langue vivante vernaculaire des Elfes-Gris ou Sindar. C’était le plus important descendant du telerin commun, le telerin commun dérivant lui-même de l’eldarin commun, l’ancêtre du quenya, du telerin, du sindarin et du nandorin. « Le parler des Elfes-Gris était originairement apparenté au quenya » explique Tolkien, « car c’était la langue des Eldar qui, venus sur les rivages de la Terre du Milieu, n’avaient point passé Outre-Mer, mais étaient demeurés sur les côtes, en pays Beleriand. Là régna Thingol au Gris Mantel, de Doriath, et durant ce long crépuscule, leur langue… [était devenue fort différente] du parler des Eldar vivant au-delà de la mer » (SdA, Appendice F). Bien que le sindarin soit réputé être la mieux préservée des langues eldarines de la Terre du milieu (PM:305), c’est néanmoins la plus radicalement changée des langues elfiques dont nous ayons une connaissance quelque peu approfondie. « La langue des Sindar avait beaucoup changé, même si c’était de façon imperceptible, comme un arbre change peu à peu de forme ; autant peut-être qu’une langue de mortels non écrite puisse changer en cinq cents ans ou plus. Avant même le Lever du Soleil, c’était déjà un parler fort différent à l’oreille du [quenya], et après ce Lever tout changement était rapide, rapide comme un instant du second Printemps d’Arda (WJ:20) ». L’évolution de l’eldarin commun au sindarin implique beaucoup plus de changements radicaux que l’évolution de l’EC au quenya ou au telerin d’Aman. Tolkien suggère que le sindarin s’était « altéré comme tout s’altère en terres mortelles » (SdA, Appendice F). Cela ne veut pas dire que ces changements furent chaotiques et non systématiques ; ils furent absolument réguliers – mais modifièrent de façon spectaculaire le son général et la « musique » de la langue. Parmi les changements importants, notons la chute des voyelles finales, la transformation des occlusives sourdes p, t, k en sonores b, d, g après une voyelle, la transformation des occlusives sonores en spirantes en cette même position (à l’exception de g, qui disparut complètement) et l’altération de nombreuses voyelles, souvent par assimilation à d’autres voyelles. Selon PM:401, « l’évolution du sindarin était devenue, bien avant l’arrivée des Noldor en exil, essentiellement le produit de changements imperceptibles, comme les langues des Hommes. Commentant ces grands changements, PM:78 remarque que « ce n’en était pas moins resté une belle langue, qui s’accordait bien avec les forêts, les collines et les grèves où elle avait pris forme ».
Au temps où les Noldor retournèrent en Terre du Milieu, près de trois millénaires et demi après leur séparation d’avec les Sindar, le sindarin classique s’était complètement développé. (En effet, il semble être entré dans une phase plus stable, malgré l’affirmation de Tolkien selon laquelle les changements étaient rapides après le lever du Soleil : les changements qui eurent lieu pendant les sept mille ans suivants, jusqu’au temps de Frodon, furent vraiment minces comparés à la rapide évolution des trois mille ans précédents.) Au Premier Âge, il existait différents dialectes du sindarin – la langue archaïque de Doriath, le dialecte occidental des Falathrim ou « gens des rivages » et le dialecte nordique des Mithrim. On ne sait pas avec certitude lequel fut la base du sindarin parlé au cours des âges ultérieurs, mais la langue des Falathrim semble la meilleure candidate, puisque Doriath fut détruite et que le peu que nous connaissons du sindarin du Nord suggère qu’il différait du sindarin du temps de Frodon. (Le nom Hithlum est en sindarin du nord, cf. WJ:400)
Les Noldor et les Sindar ne purent pas immédiatement se comprendre, leurs langues s’étant trop éloignées pendant leur longue séparation. Les Noldor apprirent rapidement le sindarin et commencèrent même à rendre leurs noms quenya en gris-elfique, car « ils trouvaient absurde et déplaisant d’appeler des personnes vivantes qui parlaient sindarin dans leur vie de tous les jours par des noms d’un mode linguistique assez différent » (PM:341). Parfois les noms furent adaptés avec grand soin, comme Altariel que l’on dut faire remonter à sa forme (hypothétique) en eldarin commun *Ñalatârigellê ; à partir de cette « reconstruction » les Noldor dérivèrent alors la forme sindarine qui serait apparue en sindarin s’il avait réellement existé un ancien nom *Ñalatârigellê : Galadriel. Les noms ne furent pas toujours convertis avec un tel soin. Le nom important de Fëanor est en fait un compromis entre le pur quenya Fëanáro et la forme sindarine « correcte » Faenor (« correcte » dans le sens que c’est ce que le *Phayanâro primitif serait devenu en sindarin, si ce nom avait réellement existé en eldarin commun aux temps anciens). À certains noms, comme Turukáno ou Aikanáro, on donna simplement une phonétique sindarine, bien que les formes résultantes Turgon et Aegnor n’aient guère de sens en gris-elfique (PM:345). Beaucoup de traductions de noms eurent lieu très tôt, avant que les Noldor soient venus à bout de toutes les subtilités du sindarin – si bien que les noms résultants « étaient souvent inappropriés : à savoir que leurs sens ne correspondaient pas précisément, et qu’ils n’étaient pas non plus toujours vraiment formés des éléments sindarins les plus proches des éléments quenya » (PM:342).
Mais les Noldor, ayant toujours été de fins linguistes, acquirent bientôt une maîtrise totale du sindarin et clarifièrent ses relations avec le quenya. Vingt ans après la venue des Noldor en Terre du Milieu, pendant Mereth Aderthad, la Fête des Retrouvailles, « on (y) parla surtout la langue des Elfes-Gris, même les Noldor, car ils avaient vite appris le langage de Beleriand alors que les Sindar avaient du mal à maîtriser celui de Valinor » (Silmarillion ch. 13). Le quenya en tant que langue parlée fut finalement aboli par Thingol lorsqu’il apprit que les Noldor avaient tué de nombreux Teleri et volé leurs navires pour retourner en Terre du Milieu : « Jamais plus mes oreilles n’écouteront le langage de ceux qui ont tué mes frères à Alqualondë ! Jamais plus, sous mon règne, on ne le parlera ouvertement. » Par conséquent, « les Exilés ne parlèrent plus que la langue des Sindar pour leur usage quotidien » (Silm. Ch. 15). Il semble que l’édit de Thingol n’ait fait qu’accélérer le processus ; comme nous l’avons vu, beaucoup de Noldor parlaient déjà sindarin.
Plus tard, des Hommes mortels firent leur apparition en Beleriand. L’Appendice F du SdA nous informe que « seuls de toutes les races d’Hommes, les Dúnedain connaissaient et parlaient une langue elfe, car leurs ancêtres avaient appris le sindarin, et c’était là un savoir qui avait été transmis de génération en génération, et les années passèrent sans presque rien y changer ». Peut-être les Dúnedain furent ils ceux qui stabilisèrent le sindarin, au moins celui qu’ils utilisaient entre eux (UT:216, CLI 2:80 affirme par ailleurs que le sindarin parlé par les Hommes mortels « tendait (…) à prendre des formes divergentes ou dialectales »). Quelque ait pu être le standard du sindarin humain aux âges ultérieurs, au Premier Âge « ils apprirent pour la plupart la langue des Elfes-Gris1, à la fois pour leur usage quotidien et parce que beaucoup voulaient connaître le savoir des Elfes » (Silmarillion ch. 17). En fin de compte, certains Hommes connaissaient et parlaient le sindarin aussi bien que les Elfes. Le célèbre lai Narn i Chîn Húrin (selon son orthographe correcte) fut composé par un poète humain du nom de Dírhavel, « mais les Eldar le goûtaient fort, car Dírhavel avait utilisé la langue des Elfes-Gris, qu’il maniait avec une noble aisance » (UT:146, CLI 1:122. Par contre, le peuple de Haleth n’apprenait pas le sindarin avec facilité ou enthousiasme, cf. UT:378, CLI 3:165). Túrin apprit le sindarin à Doriath ; une certaine Nellas « lui enseigna le sindarin tel qu’on le parlait dans l’ancien royaume, la vieille langue, plus courtoise et plus riche en mots splendides » (UT:76, CLI 1:119).
Les Elfes eux-même continuèrent à utiliser le sindarin pendant tout le Premier Âge. Dans une colonie noldo comme Gondolin, on aurait pu penser que les Noldor auraient rétabli le quenya comme langue parlée, mais cela n’a apparemment pas été le cas, sauf dans la maison royale : « pour la plupart des gens de Gondolin, il s'agissait désormais d'une langue livresque, et, comme les autres Noldor, ils utilisaient le sindarin dans la vie de tous les jours » (UT:55, CLI 1:89). Tuor entendit la garde de Gondolin parler d’abord en quenya, puis dans « la langue du Beleriand [sindarin], mais avec des inflexions un peu étranges à ses oreilles, celles de gens qui auraient vécu depuis longtemps à l’écart de leurs frères de race » (UT:44, CLI 1:75). Même le nom quenya de la cité, Ondolindë, apparaît toujours sous sa forme sindarisée Gondolin (bien que ce ne soit qu’une simple adaptation et pas du « vrai » sindarin ; le *Gondolindê primitif aurait produit **Gonglin, si le mot avait été hérité).
Beaucoup de locuteurs du sindarin périrent dans les guerres du Beleriand, mais grâce à l’intervention des Valar, Morgoth fut finalement vaincu dans la Guerre de la Colère. De nombreux Elfes vinrent à Eressëa à la fin du Premier Âge, et à partir de ce moment le sindarin devint de toute évidence une langue parlée dans le Royaume Béni aussi bien qu’en Terre du Milieu (un passage de l’Akallabêth, cité ci-dessous, indique que les Númenóréens conversaient avec les gens d’Eressëa en sindarin). Les Valar voulaient récompenser les Edain pour leurs souffrances dans la guerre contre Morgoth et élevèrent une île hors de la mer, et les Humains, suivant l’Étoile d’Eärendil vers leur nouveau pays, fondèrent le royaume de Númenor.
Le sindarin était largement utilisé à Númenor : « Si le peuple employait encore son langage de toujours, les rois et les princes parlaient aussi la langue des Elfes qu’ils avaient apprise au temps de leur alliance, et ils pouvaient ainsi converser avec les Eldar, qu’ils fussent d’Eressëa ou des régions occidentales des Terres du Milieu. » (Akallabêth). Les descendants du peuple de Bëor utilisaient même le sindarin comme langue de tous les jours (UT:215, CLI 2:79). Bien que l’adûnaic fût la langue vernaculaire de la majeure partie de la population de Númenor, le sindarin était « en usage chez les puissants comme chez les humbles » (UT:2162). Mais plus tard, les temps changèrent. Les Númenóréens commencèrent à envier l’immortalité des Elfes, et finalement se détournèrent de leur ancienne amitié avec Aman et les Eldar. Quand Ar-Gimilzôr « proscrivit totalement l’usage des langues eldarines » vers l’an 3100 du Second Âge, nous devons admettre que même les gens de Bëor abandonnèrent le sindarin et adoptèrent à la place l’adûnaic (UT:223 ; CLI 2:89). L’histoire de la folie d’Ar-Pharazôn, de la fourbe « reddition » de Sauron, de la totale corruption des Númenóréens et de la Chute de Númenor nous est bien connue par l’Akallabêth. Après la Chute, les Amis des Elfes survivants fondèrent les Royaumes en Exil, Arnor et Gondor, en Terre du Milieu. PM:315 indique : « Les Fidèles [après la Chute]… utilisaient le sindarin, et rebaptisèrent en cette langue tous les noms de lieux en Terre du Milieu. L’adûnaic fut abandonné à des changements incontrôlés, et corrompu comme un langage de tous les jours, la seule langue des illettrés. Tous les hommes de haut lignage et tous ceux qui apprenaient à lire et à écrire utilisaient le sindarin, et même, entre eux, dans leur usage quotidien. Dans certaines familles, dit-on, le sindarin devint la langue maternelle, et la langue vulgaire, l’adûnaic, n’était apprise qu’au coup par coup, lorsque c’était nécessaire. Néanmoins, le sindarin n’était pas enseigné aux étrangers, à la fois parce qu’on le considérait comme une marque d’ascendance númenoréenne et qu’il s’avérait difficile à acquérir – bien plus que la “langue vulgaire” ». Dans le même esprit, il est dit du sindarin qu’il était « la langue parlée couramment par le peuple d’Elendil » (UT:282, CLI 3:24).
Parmi les Elfes eux-mêmes, le sindarin se répandit vers l’Est pendant le Second et le Troisième Âge et supplanta certaines des langues sylvaines (nandorin, danien). « Vers la fin du Troisième Âge, on avait probablement cessé de parler les langues de la forêt [sylvaines] dans les deux régions qui avaient eu de l’importance à l’époque de la Guerre de l’Anneau : la Lórien et le royaume de Thranduil au nord de la forêt de Mirkwood3. » (UT:257, CLI 2:139). Le sylvain disparut, le sindarin s’imposa. Il est vrai que le ch. 6 du SdA1/II nous donne l’impression que la langue utilisée en Lórien était quelque étrange parler d’Elfes des Bois, mais Frodon, l’auteur du Livre Rouge, se trompait. Une note de bas de page de l’Appendice F du SdA explique qu’au temps de Frodon, c’est bien le sindarin que l’on parlait en Lórien, « mais avec un “accent” car la plupart des habitants descendaient des Elfes Sylvains. C’est cet “accent” qui, joint à sa connaissance limitée du sindarin, devait égarer Frodon (comme l’indique un commentateur du Gondor dans Le Livre du Thain) ». UT:257, CLI 2:138 donne des détails : « En pays Lórien, où bien des gens étaient d’origine Sindar ou Noldor, des rescapés de l’Eregion, tout le monde parlait couramment le sindarin. Nous ignorons, bien entendu, à l’heure actuelle, en quoi leur parler sindarin différait des formes usitées au Beleriand – voir [SdA1] II 6, où Frodon rapporte que le parler des gens de la Forêt, tel qu’ils le pratiquaient entre eux, différait de celui en usage dans les pays de l’Ouest. Il est probable que les différences tenaient surtout à ce que nous appellerions “l’accent”, des différences affectant essentiellement le son des voyelles et les intonations, suffisantes cependant pour dérouter quelqu’un qui, comme Frodon, ne parlait pas un sindarin vraiment pur ». Le sindarin standard, sans « accent », était parlé à l’évidence à Fondcombe et parmi le peuple de Círdan aux Havres.
Mais à la fin du Troisième Âge, les Elfes disparaissaient de la Terre du Milieu, quelque fût leur langue. Le temps des Hommes Mortels, les Derniers-Nés d’Ilúvatar, était sur le point de commencer. Tolkien note qu’à la fin du Troisième Âge, il y avait plus d’Hommes que d’Elfes à parler le sindarin ou connaître le quenya (Lettres:425). Quand Frodon et Sam rencontrèrent les hommes de Faramir en Ithilien, ils les entendirent parler d’abord en parler commun (westron), puis ils passèrent à « une autre langue qui leur était particulière. À sa stupéfaction, Frodon s’aperçut en les écoutant que c’était de l’elfique ou un idiome approchant, et il les regarda avec étonnement, car il savait que ce devaient être des Dúnedain, hommes de la lignée des Seigneurs de l’Ouistrenesse » (SdA2/IV ch. 4). Au Gondor, « le sindarin était une langue de politesse acquise et utilisée par les Maisons d’ascendance N[úmenoréenne] plus pure » (Lettres:425). Le volubile maître des herbes des Maisons de Guérison fit référence au sindarin comme la « langue noble » (SdA3/V ch. 8 : « Votre seigneurie a demandé de la feuille de roi, comme l’appellent les campagnards, ou de l’athelas en langue noble, ou pour ceux qui connaissent un peu le Valinoréen [= quenya]… »).
Nous ne saurons jamais ce que le sindarin est devenu au Quatrième Âge. Comme pour le quenya, le souvenir a dû en être gardé tant qu’a perduré le royaume de Gondor.
Désignations de la langue
« Sindarin » est le nom quenya de cette langue, dérivé de Sindar *« les Gris » = Elfes-Gris ; il peut être (et est) traduit par gris-elfique. Le terme utilisé en sindarin même n’est pas connu avec certitude. On dit des Elfes du Beleriand que « leur propre langue était la seule qu’ils aient jamais entendue ; et ils n’avaient pas besoin de mot pour la distinguer » (WJ:376). Les Sindar faisaient probablement référence à leur langue simplement comme Edhellen « elfique ». Comme noté ci-dessus, le volubile maître des herbes des Maisons de Guérison fait référence au sindarin comme la « langue noble » (bien que « la langue la plus noble au monde » reste le quenya, UT:218, CLI 2:82). Dans le SdA, le terme employé est simplement « la langue elfique », le sindarin étant la langue vivante vernaculaire des Elfes.
HISTOIRE EXTERNEEn 1954, dans les Lettres:176, Tolkien indique que « la langue vivante des Elfes de l’Ouest (sindarin ou gris-elfique) est celle que l’on rencontre habituellement [dans le SdA], spécialement dans les noms. Elle dérive d’une origine commune avec le quenya, mais les changements ont été délibérément conçus pour lui donner un caractère linguistique très similaire (bien que non identique) au gallois : parce que ce caractère, parmi divers modes linguistiques, est un de ceux que que je trouve particulièrement attrayants, et parce qu’il semble bien s’accorder avec le type quelque peu “celtique” des légendes et des histoires racontées par ses locuteurs ». Plus tard, il trouva que « cet élément du récit a peut-être donné plus de plaisir à plus de lecteurs que quoi que ce soit d’autre » (MC:197).
Une langue à sonorités celtiques ou galloises était présente depuis le début dans le mythe de Tolkien. Cette langue s’appelait à l’origine gnomique ou I Lam na Ngoldathon, « la langue des Gnomes (Noldor) ». Le dictionnaire gnomique originel de Tolkien, datant d’environ 1917, fut publié dans Parma Eldalamberon#11 et se révèle être un document très complet, comptant des milliers de mots. De nombreux mots gnomiques se trouvent aussi dans les appendices de LT1 et LT2 [LCP 1 et 2, NdT]. Parma a aussi publié une grammaire gnomique (jamais terminée). Mais bien que Tolkien ait beaucoup travaillé à cette langue, elle fut en fait rejetée plus tard. Dans PM:379, un document tardif, Tolkien parle du gnomique comme « la langue elfique qui est finalement devenue celle du type que l’on appelle sindarin » et note qu’elle « était sous une forme primitive et inorganisée ». Certains des concepts centraux de la grammaire gnomique, en particulier certains types de mutations consonantiques, furent recyclés plus tard en sindarin. De nombreux éléments du vocabulaire gnomique ont aussi survécu en sindarin, inchangés ou sous une forme reconnaissable. Même ainsi, le Gnomique était vraiment une langue tout à fait différente, bien qu’il ait eu un type phonétique assez similaire à celui du sindarin (beaucoup de ch et de th, et la majorité des mots terminés par une consonne !). Un trait important du sindarin, l’umlaut ou inflexion des voyelles, apparaît pour la première fois, d’après ce que l’on rapporte, dans des grammaires écrites par Tolkien dans les années 20. Mais ce n’est que dans les années 30, avec les Etymologies, qu’une langue vraiment proche du sindarin style-SdA a émergé des notes de Tolkien. Elle s’appelait cependant « noldorin », car comme son prédécesseur, le gnomique, elle était conçue comme la langue non des Sindar, mais des Noldor – développée à Valinor. À ce stade, le quenya était considéré comme la langue des « Lindar » (plus tard : Vanyar) seulement. Ce ne fut qu’à une période aussi tardive que celle de la rédaction des appendices du SdA que Tolkien abandonna cette idée, et transforma le noldorin en sindarin. Le quenya devenait désormais la langue originelle aussi bien des Vanyar que des Noldor – ces derniers adoptèrent simplement le sindarin quand ils arrivèrent en Terre du Milieu. Il « se révéla » que la langue à sonorités celtiques du mythe de Tolkien n’était pas, après tout, leur propre langue (bien que dans les annales de la Terre du Milieu, ils en soient certainement devenus les utilisateurs les plus remarquables). Elle n’était pas originaire du Royaume Béni de Valinor, mais était une langue indigène de la Terre du Milieu.
Dans la conception ancienne, les Elfes autochtones du Beleriand parlaient une langue appelée ilkorin, que le sindarin supplanta en effet quand Tolkien fit cette révision (Edouard Kloczko soutient que l’ilkorin fut transformé en dialecte nordique du sindarin ; son article est ajouté à mon propre chapitre sur l’ilkorin). La décision de Tolkien de réviser fondamentalement l’histoire de la langue aux sonorités celtiques fut probablement heureuse, rendant le scénario linguistique bien plus plausible : il était assurément difficile d’imaginer que les Vanyar et les Noldor aient pu développer deux langues aussi nettement différentes que le quenya et le « noldorin » pendant qu’ils vivaient côte à côte à Valinor. Transformer le « noldorin » en sindarin tenait compte du problème ; désormais les deux branches de l’elfique pouvaient se développer de façon totalement indépendante pendant les longs âges où leurs locuteurs vécurent absolument séparés les uns des autres.
Le « noldorin » des Etymologies n’est pas entièrement identique au sindarin tel qu’il apparaît dans le SdA, car Tolkien n’a jamais cessé d’affiner et d’altérer ses langues inventées. Mais beaucoup des différences qui séparent le « noldorin » du sindarin style-SdA sont heureusement régulières, Tolkien ayant ajusté certains détails de l’évolution depuis l’elfique primitif. Par conséquent, la plus grande partie du matériel « noldorin » peut assez facilement être mis à jour pour s’accorder avec le scénario linguistique du SdA. Nombre de mots doivent être subtilement altérés : par exemple, la diphtongue « noldorine » oe doit plutôt être ae en sindarin. Un des cas impliqués est Belegoer, le nom du Grand Océan (LR:349, 352), forme que Tolkien a ultérieurement changée en Belegaer – comme sur la carte publiée dans le Silmarillion. Un autre changement concerne les consonnes lh- et rh- ; là où elles apparaissent en « noldorin », de nombreux exemples montrent que le sindarin a des l- et des r- simples à la place. Ainsi, nous pouvons déduire qu’un mot « noldorin » comme rhoeg (« faux », LR:383) devrait être plutôt raeg en sindarin – bien que cette dernière forme ne soit nulle part attestée explicitement. On a suggéré que l’on pouvait identifier le « noldorin » des Etymologies, et ses diverses particularités, avec le dialecte « un peu étrange » du sindarin que les Noldor parlaient à Gondolin (UT:44, CLI 1:75). De cette façon, nous pouvons même justifier qu’il s’appelle noldorin plutôt que sindarin. Néanmoins, il se peut aussi que Tolkien ait considéré le « noldorin » comme totalement obsolète dans la mesure où il diffère de sa vision ultérieure du sindarin.
PHONOLOGIE ÉLÉMENTAIRELa phonologie du sindarin est moins restrictive que celle du quenya. Beaucoup de groupes de consonnes sont autorisés en toutes positions, alors que les combinaisons initiales et finales sont virtuellement absentes en quenya. Les sons ch (ach-laut allemand, pas le « tch » de l’anglais church4) et th, dh (« th » comme dans l’anglais think et this, respectivement) sont fréquents. Tolkien utilisait parfois la lettre spéciale eth (ð) pour écrire dh, et à l’occasion nous voyons aussi la lettre thorn (þ) à la place de th. Néanmoins, nous utiliserons ici les digraphes, comme dans le SdA. Les occlusives sourdes p, t, c n’apparaissent jamais après une voyelle, mais sont lénifiées (voir plus loin) en b, d, g5. Notez que, comme en quenya, c est toujours prononcé k (exemple standard : Celeborn = « Keleborn », pas « Seleborn »). À la fin des mots, f est prononcé v, comme dans l’anglais of. (En tengwar, un mot comme nef est en fait transcrit nev). Le r doit être roulé, comme en espagnol, en russe, etc. Les digraphes rh et lh représentent des r et l sourds (mais parfois ces combinaisons peuvent réellement dénoter r + h ou l + h, comme dans Edhelharn – notre alphabet ne peut représenter parfaitement le sindarin, ce qui n’est pas pour nous surprendre).
Le sindarin a six voyelles, a, e, i, o, u et y6, cette dernière correspondant à l’allemand ü ou au français u comme dans lune. Les voyelles longues sont marquées d’un accent aigu (á, é, etc.), mais dans le cas des monosyllabes accentués les voyelles tendent à se prolonger tout particulièrement et sont marquées d’un accent circonflexe : â, ê, etc. En HTML on ne peut malheureusement pas placer d’accent circonflexe sur la voyelle y. Pour éviter des graphies horribles comme my^l (« mouettes », WJ:418), nous utiliserons ici à la place un accent aigu (les mots concernés dans cet article sont býr, thýn, fýn, rýn, mrýg, 'lýg et hýn – dans l’idéal, ils devraient tous porter à la place un accent circonflexe). Ce n’est pas vraiment crucial : en tengwar, on ne fait pas de distinction entre voyelles longues et super-longues ; l’usage d’accents circonflexes à la place d’accents aigus pour les monosyllabes n’est qu’une complication supplémentaire introduite par Tolkien dans son orthographe romanisée du sindarin (à l’évidence pour indiquer de façon bien claire comment les mots doivent se prononcer).
Les diphtongues du sindarin incluent ai7 (comme dans l’anglais aisle, PAS comme dans mail), ei8, ui9 (comme « ooy » dans too young), et au10 (comme dans l’allemand haus, ou comme « ow » dans l’anglais cow). À la fin des mots, au s’écrit aw. Il y a aussi les diphtongues ae11 et oe12, sans équivalent anglais ; Tolkien suggère en fait d’y substituer ai et oi13 si vous ne vous intéressez pas à ces détails (effectivement, il anglicisait parfois Maedhros en « Maidros », mais ceux qui lisent ce document s’intéressent probablement aux détails). Ae et oe sont simplement les voyelles a, o prononcées en une syllabe avec la voyelle e (comme dans l’anglais pet), tout comme ai et oi sont a et o prononcés avec i. De façon quelque peu déroutante, dans les écrits de Tolkien, le digraphe oe est parfois utilisé aussi pour noter le o infléchi, apparemment le même son que l’allemand ö14 (en fait, nous préférerons souvent utiliser la graphie ö dans cet article, pour éviter la confusion). Vers la fin du Troisième Âge, ö s’était confondu avec e (c’est pourquoi les Montagnes Grises apparaissent comme Ered Mithrim et non Öröd Mithrim sur la carte du SdA !), mais aurons cependant besoin de faire référence à ce son lorsque nous discuterons du sindarin archaïque.
LE CORPUSLes exemples importants de sindarin dans le SdA comprennnent :
• Le salut de Glorfindel à Aragorn: Ai na vedui Dúnadan ! Mae govannen ! (SdA1/I ch. 12). Les premiers mots ne sont pas traduits, mais signifient probablement *« Ah, enfin, Homme de l’Ouest ! ». Mae govannen signifie « Heureuse rencontre »15 (Lettres:308).
• Le cri de Glorfindel à son cheval : Noro lim, noro lim, Asfaloth ! (même chapitre). Non traduit ; signifie à l’évidence *« cours vite, cours vite, Asfaloth! ».
• L’incantation au feu de Gandalf : Naur an edraith ammen ! Naur dan i ngaurhoth ! La première partie signifie littéralement, selon TI:175, « Que le feu soit, pour notre salut ! » (En fait il ne semble pas avoir de mot signifiant « que soit ».) La seconde partie doit vouloir dire *« du feu contre la meute de loups-garous ! » (Cf. la remarque de Gandalf le matin suivant l’attaque des loups : « C’est bien ce que je craignais. Ce n’étaient pas des loups ordinaires. ») (LotR1/II ch. 4)
• L’invocation de Gandalf devant la Porte de la Moria : Annon edhellen, edro hi ammen ! Fennas nogothrim, lasto beth lammen ! « Porte elfique, ouvre toi maintenant pour nous ! Porte des Nains, écoute les paroles de ma langue » (SdA1/II ch. 4, traduit dans RS:463). Une variante plus ancienne de cette invocation se trouve dans RS:451.
• L’inscription de la Porte de la Moria elle-même : Ennyn Durin Aran Moria : pedo mellon a minno. Im Narvi hain echant : Celebrimbor o Eregion teithant i thiw hin. « Les Portes de Durïn, Seigneur de la Moria. Parlez, ami, et entrez. Moi, Narvi, je les ai faites. Celebrimbor de Houssaye [Eregion] a gravé ces signes ».
• Le chant A Elbereth Gilthoniel / silivren penna míriel / o menel aglar elenath ! / Na-chaered palan-díriel / o galadhremmin ennorath, / Fanuilos le linnathon / nef aear, sí nef aearon (SdA1/II ch. 1). Il est traduit dans RGEO:72 et signifie grossièrement : « Ô Elbereth, Enflammeuse d’étoiles, scintillant, étincelant comme des joyaux, l’éclat de la foule étoilée décline. Ayant regardé au loin depuis les régions emmaillées d’arbres de la Terre du Milieu, c’est pour toi, Toujours blanche, que je chanterai, de ce côté de la mer, ici de ce côté de l’océan. » (ma traduction basée sur l’interprétation interlinéaire de Tolkien). On trouve dans RS:394 une variante plus ancienne de ce chant. (Cet hymne ressemble assez au Chant de Lúthien [non traduit] dans The Lays of Beleriand p. 354: Ir Ithil ammen Eruchîn / menel-vîr síla díriel / si loth a galadh lasto dîn ! / A Hîr Annûn gilthoniel / le linnon im Tinúviel.)
• Le cri « inspiré » de Sam à Cirith Ungol: A Elbereth Gilthoniel o menel palan-diriel, le nallon sí di-nguruthos ! A tiro nin, Fanuilos ! « Ô Elbereth Enflammeuse d’étoiles, qui regarde du ciel au loin, c’est vers toi maintenant que je crie à [lit. sous] l’ombre de la mort. Ô regarde vers moi, Toujours blanche !" (traduit dans les Lettres:278 et RGEO:72).
• Les louanges reçues par les Porteurs de l’Anneau sur le champ de Cormallen (SdA3/VI ch. 4) : Cuio i Pheriain anann ! Aglar'ni Pheriannath ! ... Daur a Berhael, Conin en Annûn, eglerio ! ... Eglerio ! Elles sont traduites dans les Lettres:308 et signifient « Que vivent longtemps les Semi-hommes, gloire aux Semi-hommes… Frodon et Sam, princes de l’Ouest, glorifiez (les) ! Glorifiez (les) ! ».
• Le linnod de Gilraen à Aragorn dans l’Appendice A du SdA : Ónen i-Estel Edain, ú-chebin estel anim, traduit « J’ai donné l’Espoir aux Dúnedain, je n’ai pas gardé d’espoir pour moi-même ».
En dehors du SdA, la source la plus importante – en fait le plus long texte sindarin que nous ayons, et le plus long texte en prose en n’importe quelle langue elfique – est la Lettre du Roi, une partie de l’Épilogue du SdA que Tolkien a finalement abandonnée. Elle a finalement été publiée dans SD:128-9: Elessar Telcontar : Aragorn Arathornion Edhelharn, aran Gondor ar Hîr i Mbair Annui, anglennatha i Varanduiniant erin dolothen Ethuil, egor ben genediad Drannail erin Gwirith edwen. Ar e aníra ennas suilannad mhellyn în phain : edregol e aníra tírad i Cherdir Perhael (i sennui Panthael estathar aen) Condir i Drann, ar Meril bess dîn ; ar Elanor, Meril, Glorfinniel, ar Eirien sellath dîn ; ar Iorhael, Gelir, Cordof, ar Baravorn, ionnath dîn. A Pherhael ar am Meril suilad uin aran o Minas Tirith nelchaenen uin Echuir. (Les noms Elessar Telcontar sont en quenya; la traduction en sindarin d’Elessar, Edhelharn [Pierre elfique], apparaît dans le texte.) Cette traduction est donnée dans SD:128: « Aragorn Grands-Pas Pierre elfique [mais le texte elfique indique "Elessar Telcontar : Aragorn fils d’Arathorn Pierre elfique"], Roi du Gondor et Seigneur des Terres de l’Ouest, s’approchera du Pont du Baranduin le huitième jour du Printemps, ou le deux Avril dans le comput de la Comté. Et il désire y saluer tous ses amis. En particulier, il désire voir Maître Samsagace (qui devrait être appelé Pleinement-sagace16), Maire de la Comté, et Rose sa femme ; et Elanor, Rose, Boucles-d’or, et Pâquerette ses filles ; et Frodon, Merry, Pippin et Hamfast, ses fils. À Samsagace et Rose, le salut du Roi depuis Minas Tirith, le trente-et-unième jour de la Reverdie [absent du texte elfique], qui est le vingt-trois Février dans leur Comput. Les mots entre parenthèses (« qui devrait… ») sont omis dans la traduction de SD:128, mais voir SD:126.
D’autres exemples de sindarin :
• Les paroles de Voronwë quand il vit le Cercle des Montagnes autour du Royaume de Turgon : Alae ! Ered en Echoriath, ered e•mbar nín ! « Alae [= ?Vois]! [Le] Cercle des Montagnes, [les] montagnes de mon pays ! » (UT:40, CLI 1:70, traduit dans UT:54, CLI 1:88 note 19).
• Gurth an Glamhoth !, « mort à [la] horde glapissante ! », Tuor maudissant les orques dans UT:39, CLI 1:67 (cf. UT:54, CLI 1:88).
• Le cri de guerre des Edain du Nord, donné dans UT:65, CLI 1:103 : Lacho calad ! Drego morn ! « Que flambe le Jour ! Que fuie la Nuit ! »
• Une exclamation de Húrin : Tôl acharn, « [La] vengeance vient », aussi sous la forme Tûl acharn (WJ:254, 301).
• Les noms sindarins de certains Grands Récits du Silmarillion, les Nern in Edenedair ou *« Histoires des Pères des Hommes », donnés dans MR:373: 1) Narn Beren ion Barahir, *« Histoire de Beren fils de Barahir », appelé aussi Narn e•Dinúviel, *« Histoire du Rossignol ». 2) Narn e•mbar Hador *« Histoire de la maison de Hador » incluant le Narn i•Chîn Húrin *« Histoire des Enfants de Húrin » (appelé aussi Narn e•'Rach Morgoth *« Histoire de la Malédiction de Morgoth ») et Narn en•Êl *« Histoire de l’Étoile » (ou Narn e•Dant Gondolin ar Orthad en•Êl, *« Histoire de la Chute de Gondolin et du Lever de l’Étoile »).
• Une phrase publiée dans VT41:11: Guren bêd enni « mon cœur (conscience intime) me dit »
• Une phrase d’un texte appelé « Túrin Wrapper » : Arphent Rían Tuorna, Man agorech ?, signifiant probablement *« Et Rían dit à Tuor, Qu’as tu fait ? » (Comparez avec agor « a fait » dans WJ:415. L’intégralité du Túrin Wrapper sera « bientôt » publié et dicuté dans Vinyar Tengwar... enfin, c’est ce que Carl F. Hostetter a annoncé dans un message sur TolkLang le 21.09.1996.
LA STRUCTURE DU SINDARIN
Le trait le plus distinctif du sindarin en tant que langue est probablement sa phonologie complexe, le gris-elfique reposant souvent sur des caractéristiques phonologiques telles que les inflexions et les mutations plutôt que sur des affixes pour exprimer diverses relations grammaticales. Nous devrons aborder ce sujet assez souvent dans notre tentative de survol de la structure du sindarin.
1. LES ARTICLESComme le quenya, le sindarin n’a pas d’article indéfini comme le français « un, une » ; l’absence d’article défini indique que le nom est indéfini : Edhel = « Elfe » ou « un Elfe ».
L’article défini « le, la » est i au singulier : aran « roi », i aran « le roi ». Ces exemples pourraient tout aussi bien être du quenya. Dans un texte non traduit de The Lays of Beleriand p. 354 nous trouvons l’expression ir Ithil. Si cela signifie *« la lune », cela semblerait indiquer que l’article prend la forme ir devant un mot en i- (pour éviter deux voyelles identiques en hiatus).
Contrairement au quenya et à l’anglais [mais comme le français, NdT], le sindarin a une forme spéciale pour le pluriel de l’article, in. « Rois » est erain (formé à partir d’aran par inflexions vocaliques, voir plus bas) ; « les rois » est in erain.
À la fois au singulier et au pluriel, l’article peut apparaître comme un suffixe attaché aux prépositions. Ce suffixe a la forme -n ou -in. Ainsi la préposition na « vers, à » devient nan « vers le, au ». Ben « dans le » or plus littéralement *« selon le », un mot apparaissant dans la Lettre du Roi, semble être une préposition be « selon » – non attestée par elle-même – avec le suffixe n pour « le ». (Ce be serait le cognat sindarin du quenya ve « comme »). La préposition nu (ou no) « sous » devient nuin « sous les » (comme dans Dagor-nuin-Giliath « Bataille sous les Étoiles », un nom apparaissant dans le Silmarillion, chapitre 13). Quand l’article apparaît sous la forme -in, il peut déclencher des changements phonologiques dans le mot auquel il est attaché. Or « au-dessus de, sur » se transforme en erin « sur le », la voyelle i infléchissant o en e (via ö ; « sur le » doit avoir été örin à un stade antérieur). La préposition o « depuis, de » apparaît comme uin quand l’article est suffixé, car en sindarin un ancien oi devient ui (cf. Uilos comme cognat du quenya Oiolossë). On pourrait penser que la terminaison -in ajoutée aux prépositions correspond à l’article pluriel indépendant « les », et qu’ainsi des mots comme erin ou uin ne seraient utilisés qu’avec des mots au pluriel seulement. Mais la Lettre du Roi démontre que ce n’est pas le cas ; nous y trouvons ces mots utilisés avec des singuliers : erin dolothren Ethuil « le huitième jour du Printemps », uin Echuir « de la Reverdie » (nom de mois). On peut présumer que -n, -in suffixés aux prépositions représentent une forme oblique de l’article utilisée à la fois au singulier et au pluriel. – Dans certains cas, l’article indépendant normal est utilisé après une préposition indépendante, exactement comme en français : cf. naur dan i ngaurhoth *« du feu contre la meute de loups-garous ! » dans une des incantations au feu de Gandalf. Dan i « contre la » n’est pas remplacé par un mot unique, à savoir quelque forme de dan « contre » avec l’article suffixé. Peut-être certaines prépositions ne peuvent-elles pas recevoir d’article suffixé, ou peut-être est-il optionnel de dire nan ou na i(n) pour « au(x) », erin ou or i(n) pour « sur le(s) », uin ou o i(n) pour « depuis le(s), du (des) ». Nous ne le savons pas.
L’article génitif : Le sindarin exprime souvent les relations génitives par le seul ordre des mots, comme Ennyn Durin « Portes (de) Durïn » et Aran Moria « Seigneur (de la) Moria » dans l’inscription de la porte de la Moria. Cependant, si le deuxième mot de la construction est un nom commun et pas un nom propre comme dans ces exemples, l’article génitif en « du, de la » est utilisé si le nom est défini. Cf. des noms comme Haudh-en-Elleth « Mont de la Jeune Elfe17 » (Silmarillion, ch. 21), Cabed-en-Aras « Saut du Cerf », Methed-en-Glad « Orée du Bois » (UT:153, CLI 1:233) ou la formule orthad en•Êl « Lever de l’Étoile » dans MR:373. Cf. aussi Frodon et Sam qui sont appelés Conin en Annûn « Princes de l’Ouest » sur le Champ de Cormallen. (Cet article génitif prend parfois la forme abrégée e ; cf. Narn e•Dinúviel, « Histoire du Rossignol », MR:373. Voyez ci-dessous, dans la section sur les mutations consonantiques, sur les diverses incarnations de cet article et les environnements dans lesquels elles apparaissent.) Ce n’est que peu fréquemment que l’article sg. normal i remplace e(n)- dans les constructions génitives, mais dans la Lettre du Roi nous avons Condir i Drann pour « Maire de la Comté ». Mais au pluriel, l’aricle pl. in est normalement utilisé même dans une construction génitive, cf. Annon-in-Gelydh « Porte des Noldor » UT:18, CLI 1:37, Aerlinn in Edhil *« Hymne des Elfes » (RGEO :70, en tengwar). Néanmoins, il existe des exemples d’emploi même au pluriel de l’article explicitement génitif : Bar-en-Nibin-Noeg, « Maison des Petits-Nains » (UT:100, CLI 1:154), Haudh-en-Ndengin « Mont des Morts18 » (Silmarillion ch. 20). Cela semble cependant moins usuel.
Dans de nombreux cas, les articles font changer la consonne initiale du mot suivant. Ces complexités phonologiques sont décrites plus bas, dans la section sur les mutations consonantiques. L’article i déclenche la lénition ou mutation douce du nom suivant ; voir plus bas. Le n final de l’article in est souvent avalé dans un processus appelé mutation nasale ; le n disparaît et, à la place, la consonne initiale du nom est changée. Par contre, la nasale du suffixe -n ou -in, « le, la, les » accroché aux prépositions persiste apparemment – bien qu’elle semble déclencher ce que nous appelerons provisoirement la mutation mixte du mot suivant.
Les articles sont aussi utilisés comme pronoms relatifs : cf. Perhael (i sennui Panthael estathar aen) « Samsagace (qui devrait être appelé Très-sagace) » dans la Lettre du Roi, ou le nom Dor Gyrth i chuinar « Pays des Morts Vivants [lit. qui vivent] » (Lettres:417 – cela représente *Dor Gyrth in cuinar, un exemple de mutation nasale. Dor Firn i Guinar dans le Silmarillion ch. 20 emploie le singulier i comme pronom relatif, bien que Firn soit un pluriel ; la lecture Dor Gyrth i chuinar d’une lettre très tardive (1972) est préférable).
Notons que Tolkien relie parfois, mais pas toujours, les articles sindarins au mot suivant par un tiret ou un point. C’est apparemment optionnel. Dans cette étude, quand nous ne citons pas directement les sources, nous relions l’article génitif e, en « du, de la, des » au mot suivant par un tiret (car sinon il serait souvent difficile de le différencier de la préposition ed, e « depuis, à partir de »), mais nous n’utilisons pas de tiret pour les autres articles.
2. LE NOMDans la chronologie fictive, le nom sindarin avait à l’origine trois nombres : singulier, pluriel et duel. Cependant, on nous dit que le duel devint très tôt obsolète, sauf à l’écrit (Lettres:427). Par ailleurs, un pluriel dit de classe se développa, coexistant avec le pluriel « normal » ; voir plus bas.
Comme dans la plupart des langues, le singulier est la forme de base, non fléchie, du nom. Tolkien nota que les pluriels sindarins « étaient surtout faits de changements de voyelles » (RGEO:74). Par exemple, amon « colline » devient emyn « collines » ; aran « roi » devient erain « rois ». Les consonnes restent les mêmes, mais les voyelles changent. Il existe quelques noms anglais qui forment leur pluriel de cette façon : man [« homme », NdT], pl. men, woman [« femme », NdT], pl. women (prononcé « wimen »), goose [« oie », NdT], pl. geese, mouse [« souris », NdT], pl. mice etc. Mais l’anglais a généralement recours à la terminaison plurielle -s. En sindarin, la situation est à l’opposé : le changement de voyelles est la façon usuelle de former le pluriel, et seul un petit nombre de mots montrent une sorte de terminaison au pluriel. Les règles pour ces changements de voyelles sont les mêmes pour les noms et les adjectifs (ces derniers s’accordent en nombre), nous citerons donc aussi des adjectifs comme exemples en explorant la formation des pluriels en sindarin. Au départ, les changements de voyelles remontent à un phénomène appelé inflexion, métaphonie ou umlaut19. L’umlaut (à l’origine un terme allemand signifiant littéralement quelque chose comme « son changé ») est un trait important de la phonologie du sindarin ; le terme sindarin pour ce phénomène est prestanneth, ce qui signifie perturbation ou affection. Il s’agit d’un phénomène où une voyelle « affecte » une autre voyelle dans le même mot, la rapprochant d’elle-même, en termes linguistiques l’assimilant. L’umlaut approprié pour la formation du pluriel en sindarin est appelé par Tolkien « affection en i » (WJ:376), car c’était une voyelle i qui, à l’origine, l’avait déclenché. Tolkien a imaginé que la langue elfique primitive avait une terminaison de pluriel en *-î, toujours présente en quenya sous la forme -i, (comme dans Quendi, Atani, Teleri etc.). Cette terminaison en tant que telle n’a pas survécu en sindarin, mais il y a des traces claires de sa présence antérieure, et ces « traces » sont elles-mêmes devenues les indicateurs de pluralité en gris-elfique. Si le pluriel de, disons, fang « barbe » (comme dans Fangorn « Sylvebarbe ») est feng, c’est parce que le a était affecté par l’ancienne terminaison de pluriel *-î, -i lorsque celle-ci était encore présente. Dans la forme la plus primitive d’elfique, le mot pour « barbe » apparaissait sous la forme spangâ, pl. spangâi ; au stade que nous appelons vieux sindarin, il était devenu sphanga, pl. sphangi. La première forme a donné le sindarin « classique » fang, mais le pluriel sphangi est devenu feng, la voyelle originale a se rapprochant du timbre de la terminaison de pluriel -i avant que celle-ci ne soit perdue – et de cette façon, dans le pluriel plus tardif feng nous avons un e, sorte de compromis entre a (la voyelle originelle) et i (la terminaison perdue). (Il est possible qu’il y ait eu un stade intermédiaire avec ei, donnant ?feing).
MODÈLES DE PLURIELS EN SINDARINQuand elles sont « affectées » ou « infléchies », les diverses voyelles et diphtongues subissent différents changements. L’environnement précis et l’histoire phonologique doivent parfois être pris en compte pour déterminer l’aspect du mot au pluriel. Nous ferons la liste des voyelles selon leur forme « normale » ou non affectée.
• La voyelle A : Un a en syllabe finale d’un mot se transforme généralement en ai au pluriel. Cela s’applique également quand la syllabe finale est aussi la seule, c.à.d. quand le mot est monosyllabique (dans ce genre de mot nous voyons souvent un â long). L’exemple que nous avons utilisé ci-dessus, fang pl. feng à la place de **faing, est quelque peu atypique (voir plus bas) ; sinon ce modèle est assez bien attesté :
tâl « pied », pl. tail (singulier dans LR:390 entrée TAL; le pluriel tail est attesté sous la forme lénifiée -dail dans le composé tad-dail « bipèdes » dans WJ:388)
cant « forme », pl. caint (singulier dans LR:362 entrée KAT ; pour le pl. cf. morchaint = « formes noires, ombres » dans l’Appendice du Silmarillion [entrée gwath, wath] ; formé de mor « sombre, noir » + caint « formes », c devenant ici ch pour des raisons phonologiques)
rach « véhicule, chariot », pl. raich (cf. Imrath Gondraich « Vallée des Chariots à Pierre » dans UT:46520)
barad « tour », pl. beraid (Appendice du Silmarillion, entrée barad)
lavan « animal », pl. levain (WJ:416)
aran « roi », pl. erain (LR:360 entrée 3AR)
NOTE : Dans le « noldorin » des Etymologies, a en syllabe finale se transforme souvent en ei. Ainsi nous avons adar « père » pl. edeir (entrée ATA), Balan « Vala » pl. Belein (BAL), habad « rivage » pl. hebeid (SKYAP), nawag « nain » pl. neweig (NAUK), talaf « sol, plancher » pl. teleif (TAL). Même chose dans les monosyllabes : Dân « elfe nandorin », pl. Dein (NDAN), mâl « pollen » pl. meil (SMAL), pân « planche » pl. pein (PAN), tâl « pied » pl. teil (TAL). Mais comme démontré ci-dessus, le pluriel de tâl est devenu tail dans le sindarin plus tardif de Tolkien (forme lénifiée -dail dans tad-dail dans WJ:388). De même, nous voyons que le pluriel sindarin de adar est non pas edeir comme dans les Etymologies mais edair (comme dans Edenedair « Pères des Hommes », MR:373 – c’est une source post-SdA). L’Appendice du Silmarillion, entrée val-, confirme aussi qu’en sindarin, le pluriel de Balan « Vala » est Belain, non pas Belein comme dans les Etymologies. Il semble que dans tous les exemples cités, nous devons lire ai en sindarin pour les pluriels « noldorins » en ei. Dans un cas au moins, le témoignage des Etymologies s’accorde avec les modèles observés dans le sindarin ultérieur : l’exemple déjà cité aran « roi », pl. erain (non *erein) à l’entrée 3AR. (Pour le pluriel sindarin erain, observez le nom Fornost Erain « Norchâteau des Rois » qui apparaît dans le SdA3/VI ch. 7.) De façon intéressante, Christopher Tolkien note que dans les Etymologies, le groupe d’entrées auquel appartient 3AR fut « barré et réécrit plus lisiblement » (LR:360). Peut-être fut-ce après que son père eut révisé les modèles de pluriels qui persistent ailleurs dans les Etymologies. PM:31, reproduisant un brouillon d’un Appendice du SdA, montre que Tolkien modifia le pluriel de Dúnadan, qui de Dúnedein devint Dúnedain. Il semble que les pluriels « noldorins » antérieurs ne soient pas conceptuellement obsolètes ; on peut les considérer comme du sindarin archaïque. Dans certains environnements, le changement ei > ai eut aussi lieu au cours de l’histoire imaginaire, si bien que Dúnedain pourrait effectivement avoir été Dúnedein à un stade antérieur. Il semble que Tolkien décida que ei en syllabe finale d’un mot (cela vaut aussi pour les monosyllabes) devint ai, mais resta ei ailleurs. Ainsi, nous avons teithant pour « a tracé » (ou *« a gravé, a écrit ») dans l’inscription de la Porte de la Moria, et ce teith- est apparenté au deuxième élément -deith du mot andeith « marque d’insistance » (un symbole utilisé pour noter les voyelles longues dans l’écriture, LR:391 entrée TEK).Toutefois le mot andeith des Etymologies est remplacé par andaith dans l’Appendice E du SdA, car ei était ici en syllabe finale. Teithant ne pouvait devenir **taithant car ici ei n’est pas en finale. D’autres mots confirment ce modèle. Comme indiqué ci-dessus, le pluriel normal de aran est erain, mais l’on peut voir erein- dans le nom Ereinion « Rejeton de Rois » (un nom de Gil-galad, PM:347/UT:43621). À l’évidence le pluriel était erein en sindarin archaïque, devenant plus tard erain quand ei se changea en ai en syllabe finale, mais dans un composé comme Ereinion la diphtongue ei n’était pas en finale et resta donc inchangée.
Dans des mots d’une forme particulière, a en syllabe finale (ou unique) devient e à la place de ai. Au pluriel, a a pu devenir d’abord ei comme à l’accoutumée, mais ensuite l’élément final de la diphtongue a visiblement été perdu (avant que ei ne se change en ai), ne laissant que e qui resta ultérieurement inchangé. MR:373 indique que le pluriel de narn « récit, conte, histoire » est nern, et non **nairn ou **neirn, bien que cette dernière forme ait pu exister à un stade antérieur. Il semble que nous avons aussi e à la place de ai devant ng ; les Etymologies donnent l’exemple Anfang pl. Enfeng (non pas **Enfaing) pour « Longues-Barbes », une des tribus des Nains (LR:387 entrée SPÁNAG). WJ:10, reproduisant une source post-SdA, confirme que le pluriel Enfeng était toujours valide dans le sindarin plus tardif de Tolkien. Suivant l’exemple de fang « barbe » pl. feng, il semblerait que les pluriels de mots comme lang « coutelas, épée » (pour le « noldorin » lhang, LR:367), tang « corde d’arc » ou thang « besoin » doivent être leng, teng, theng.
NOTE : Dans les Etymologies, il y a d’autres exemples de pluriels « noldorins » où a en syllabe finale devient e à la place de ai ou ei. Nous avons adab « construction, bâtiment » pl. edeb (TAK), adar « père » pl. eder à côté de edeir (ATA), Balan « Vala » pl. Belen à côté de Belein (BAL), falas « plage, rivage » pl. feles, (PHAL/PHALAS), nawag « nain » pl. neweg à côté de neweig (NAUK), rhofal « aile, aileron » pl. rhofel (RAM) et salab « herbe » pl. seleb (SALÂK-WÊ). Cependant, dans le cas de ces mots, il ne semble guère y avoir de raisons de croire que ces pluriels en e seraient encore valables dans le sindarin plus tardif de Tolkien. Au moins deux de ces pluriels « noldorins » – eder et Belen – sont contredits par les pluriels sindarins attestés edair et Belain. Il semble que nous pouvons nous sentir libres de remplacer aussi edeb, feles, neweg, rhofel, seleb par les formes sindarines edaib, felais, newaig, rovail, selaib, bien qu’elles ne soient pas directement attestées (remarquez que le « noldorin » rhofal « aile, aileron », pl. rhofel, doit devenir roval pl. rovail si nous introduisons la phonologie et l’orthographe sindarines). – Un autre cas « noldorin » de pluriel a > e est rhanc « bras » pl. rhenc (RAK). Le singulier doit devenir ranc si nous l’actualisons en sindarin style-SdA, mais le pluriel doit-il être renc ou rainc ? L’exemple sindarin cant « forme » pl. caint (voir ci-dessus) semble indiquer que a devant un groupe consistant en n + une occlusive sourde devient ai au pluriel ; ainsi le pluriel de « bras » devrait probablement être rainc en sindarin.
Dans un mot au moins, le ei ancien reste inchangé et ne se change pas en ai bien qu’il apparaisse en syllabe finale. Selon UT:265, CLI 2:150, le pluriel de alph « cygne » est eilph ; il semblerait que ei soit inchangé devant un groupe de consonnes commençant par l. (Auparavant, dans le « noldorin » des Etymologies, le mot pour « cygne » était écrit alf, et son pluriel était elf : LR:348 entrée ÁLAK ; pour le pluriel, cf. hobas in Elf *« Havre des Cygnes » dans LR:364 entrée KHOP.) En accord avec l’exemple eilph, le pluriel sindarin de lalf « orme » doit probablement être leilf, bien que le pluriel « noldorin » enregistré dans les Etymologies soit lelf (LR:348 entrée ÁLAM).
Dans une syllabe non finale, a devient e au pluriel, comme on le voit dans certains des exemples déjà cités : aran « roi », pl. erain ; amon « colline », pl. emyn ; lavan « animal », pl. levain. Cela ne s’applique pas seulement à l’avant-dernière syllabe comme dans ces exemples, mais peut se prolonger tout au long d’un mot, a de n’importe quelle syllabe non finale devenant e. Cela vaut même si a apparaît plusieurs fois : selon WJ:387, le mot Aphadon « Suivant » devient Ephedyn au pluriel. LR:391 entrée TAWAR indique que l’adjectif tawaren « en bois » a comme pluriel tewerin. Dans MR:373 nous avons Edenedair pour « Pères des Hommes », le pluriel du composé Adanadar « Père d’homme » (adan « homme » + adar « père »). Nous y voyons un a en syllabe finale devenir ai, mais dans les trois syllabes non finales, a devient e. Bien sûr, le pluriel de adan serait edain (bien attesté) si le mot apparaissait par lui même, car le second a serait en syllabe finale. Mais dans le composé Adanadar, ce n’est pas le cas, si bien que nous voyons Eden- au pluriel.
• La voyelle E : Pour cette voyelle, le sindarin tardif de Tolkien et la plus grande partie du matériel des Etymologies semblent heureusement en accord. Le comportement de cette voyelle est assez simple. En syllabe finale de mot, e se transforme en i :
edhel « Elfe », pl. edhil (WJ:364, 377 ; cf. « noldorin » eledh pl. elidh dans LR:356 entrée ELED)
ereg « houx », pl. erig (LR:356 entrée ERÉK)
Laegel « Elfe-Vert », pl. Laegil (WJ:385)
lalven « orme », pl. lelvin (LR:348 entrée ÁLAM)
malen « jaune », pl. melin (LR:386 entrée SMAL)
Cela vaut également pour les monosyllables, où la syllabe finale est aussi la seule :
certh « rune », pl. cirth (WJ:396)
telch « tige, tronc », pl. tilch (LR:391 entrée TÉLEK)
Dans le cas d’un ê long, nous trouvons aussi un î long au pluriel :
hên « enfant », pl. hîn (WJ:403)
têw « lettre », pl. tîw (WJ:396)
LR:363 entrée KEM répertorie un mot cef « terre », pl. ceif ; Les deux formes sont assez bizarres. Si nous régularisons cette forme « noldorine » en sindarin, il serait probablement mieux de lire cêf (avec une voyelle longue), pl. cîf.
S’il y a un autre i juste avant le e en syllabe finale, ce groupe ie devient simplement i au pluriel :
Miniel « Minya » (Elfe du Premier Clan), pl. Mínil (WJ:383 – peut-être le i de la première syllabe est-il allongé en í pour compenser ainsi la réduction du mot de trois à deux syllabes au pluriel ? Cela n’a cependant pas lieu dans les cas comparables du « noldorin » des Etymologies - par ex. Mirion « Silmaril » pl. Miruin, non ?Míruin, dans LR:373 entrée MIR)
Dans les syllabes non finales, e est inchangé au pluriel, comme on peut le voir dans les exemples eledh pl.elidh et ereg pl. erig cités ci-dessus.
• La voyelle I : Il n’y a qu’une seule chose à dire de cette voyelle : au pluriel, elle ne change pas du tout, qu’elle apparaisse en syllabe finale ou non-finale. (Des exemples de ce dernier cas : cf. Ithron « mage22 » pl.Ithryn dans UT:388, 390, CLI 3:179, 182 ou Glinnel « Elfe du Troisième Clan » pl. Glinnil dans WJ:378.) Après tout, les changement vocaliques observés dans les pluriels sindarins sont au départ dus à une inflexion en i, la terminaison de pluriel -i du vieux sindarin assimilant les voyelles du nom auquel elle s’ajoutait avant d’être perdue. Mais quand une des voyelles d’un tel mot est un i, elle ne peut évidemment pas se rapprocher davantage du -i qui constituait le pluriel, simplement parce que c’est déjà un i à 100 % au départ. La forme sindarine de Silmaril, Silevril, couvre manifestement à la fois le singulier et le pluriel. Le singulier s’observe dans LR:383 entrée RIL, mais dans LR:202 et MR:200 nous avons Pennas Silevril comme équivalent de Quenta Silmarillion, l’Histoire des Silmarils (pluriel !). Un autre exemple de mot inchangé au pluriel se trouve dans WJ:149, où nous avons Amon Ethir pour « Colline des Espions ». Le mot ethir « espions » est indubitablement dérivé de la racine TIR- « regarder » (LR:394, bien que ce mot n’y soit pas mentionné en tant que tel). Nous pouvons être à peu près certains que le singulier « espion » est aussi ethir. Seul le contexte peut aider à déterminer si ce mot est singulier ou pluriel, ce qui serait aussi le cas avec un certain nombre d’autres mots sindarins (par ex. dîs « jeune mariée » ou sigil « poignard »). Néanmoins, comme le sindarin possède des formes d’article défini singulier et pluriel distinctes, on peut différencier (par exemple) « l’espion » et « les espions » - à l’évidence i ethir contre in ethir. De plus, on peut ajouter la terminaison de pluriel collectif -ath à n’importe quel nom, et elle s’utilise peut-être plus souvent dans le cas de mots qui n’auraient pas sinon de pluriels distincts.
• La voyelle O : En syllabe finale d’un mot (qu’elle soit ou non la seule syllabe), o devient y au pluriel ; de même un ó long devient un ý long :
orch « orque, gobelin » pl. yrch (LR:379 entrée ÓROK)
toll « île » pl. tyll (LR:394 entrée TOL2)
bór « homme loyal » pl. býr (écrit ainsi dans LR:353 entrée BOR ; selon la graphie du SdA, l’accent devrait plutôt être un circonflexe, au sg. comme au pl. , car ces mots sont monosyllabiques)
amon « colline » pl. emyn (LR:348 entrée AM1)
annon « grande porte » pl. ennyn (LR:348 entrée AD)
Dans le cas d’amon, les Etymologies répertorient aussi emuin comme pluriel possible ; nous devons apparemment supposer que c’est une forme plus ancienne, la diphtongue ui devenant plus tard y. (Nous pouvons aussi conclure que lorsque LR:152 mentionne « Peringiul » comme pluriel de Peringol « demi-Gnome », c’est certainement une erreur de lecture pour Peringuil – Christopher Tolkien décrit le passage en question comme « écrit à la hâte au crayon », fort susceptible d’être mal lu. La forme plus tardive, non attestée, serait Peringyl.)
S’il y a un i devant le o en syllabe finale, ce qui serait « iy » au pluriel est simplifié en y : nous avons ainsi thelyn comme pluriel de thalion « héros » (LR:388 entrée STÁLAG). Miruin comme pluriel de mirion « Silmaril » (LR:373 entrée MIR) doit être considéré comme une forme archaïque. Nous pouvons présumer que thelyn était à un stade antérieur theluin et que miruin devint plus tard miryn ; les pluriels en y sont préférables en sindarin style-SdA.
NOTE : Tous les exemples ci-dessus sont tirés des Etymologies, mais les pluriels yrch, emyn, ennyn sont aussi attestés dans le SdA. Pour un exemple indiscutablement sindarin, cf. ithron « mage23 » pl. ithryn (UT:388, 390, CLI 3:179, 182, reproduisant une source post-SdA). Cependant, dans le « noldorin » des Etymologies, il y a aussi des exemples de o en syllabe finale se comportant d’une manière assez différente, à savoir devenant öi (écrit « oei » dans les Étym) au pluriel. Ce öi devint à son tour ei quand tous les ö se changèrent en e. Ainsi à l’entrée ÑGOL le pl. de golodh « Noldo » est répertorié à la fois comme gölöidh (« goeloeidh ») et geleidh – entendus à l’évidence comme une forme ancienne et une plus tardive. Dans d’autres cas, seule la forme tardive en ei est enregistrée : gwador « frère (par serment) » pl. gwedeir (TOR), orod « montagne » pl. ereid (ÓROT), thoron « aigle » pl. therein (THOR/THORON). Cependant, il ne semble guère y avoir de raisons de supposer que ces formes seraient valides en sindarin style-SdA. Dans deux de ces cas, ereid et gölöidh/geleidh, les pluriels sindarins correspondant sont attestés, avec y à la place de ei : à savoir eryd « montagnes » et gelydh « Noldor » (cf. Eryd Engrin « Montagnes de Fer » dans WJ:6 et Annon-in-Gelydh « Porte des Noldor » dans l’Appendice du Silmarillion, entrée Golodhrim – dans WJ:364 on donne à Golodh le pluriel « Goelydh » = Gölydh, mais c’est simplement une forme archaïque de Gelydh). À la lumière de ces exemples, nous pouvons nous sentir libres d’actualiser les pluriels « noldorins » gwedeir « frères » et therein « aigles » en sindarin, ce qui donne gwedyr et theryn (archaïque thöryn). Dans les Etymologies, il y a aussi deux exemples de o en syllabe finale qui deviennent e plutôt que y au pluriel : doron « chêne » pl. deren (DÓRON) et orod « montagne » pl. ered à côté de ereid (ÓROT). Le pluriel ered est toujours valide en sindarin plus tardif, en compétition avec eryd (voyez les nombreuses variantes répertoriées dans l’index de The War of the Jewels, par ex. Eryd Engrin à côté de Ered Engrin, WJ:440). Il semble qu’ered n’est pas utilisé normalement comme mot indépendant pour « montagnes » – ce devrait probablement être eryd seulement – mais peut l’être quand le mot est utilisé comme premier élément d’un nom en plusieurs parties, si bien qu’Ered Engrin est une alternative valable pour Eryd Engrin. Dans les Lettres:224, Tolkien donne enyd comme pl. d’onod « Ent », mais note aussi qu’ened pourrait être une forme utilisée en Gondor. Peut-être les Gondoriens tendraient-ils aussi à employer ered plutôt qu’eryd comme pl. d’orod, mais, sans doute possible, eryd est la forme sindarine régulière. Deren comme pl. de doron « chêne » peut se voir à la même lumière ; bien que le pluriel sindarin régulier deryn ne soit pas attesté, il est peut-être préférable.
En syllabe non finale, la voyelle o devient normalement e au pluriel : Alchoron « Elfe ilkorin », pl. Elcheryn (LR:367 entrée LA). Ce e était un ö en sindarin archaïque (ex. Golodh « Noldo », pl. Gelydh, forme archaïque Gölydh ; voyez les références dans la note ci-dessus). Un autre exemple est Nogoth « nain » ; WJ:388 donne le pluriel nögyth (« noegyth »), mais aussi Athrad-in-Negyth pour « Gué des Nains ». Il n’y a pas de véritable discordance : Nögyth est simplement la forme archaïque devenue plus tard negyth. Dans le sindarin style-SdA, nous préférerions les pluriels negyth et Gelydh ; cf. aussi la mention par Tolkien d’Enyd comme pluriel d’Onod « Ent » dans Lettres:224. (Le pluriel archaïque, mentionné nulle part, serait Önyd).
Il y a cependant quelques mots où o ou ó en syllabe non finale devient pas (ö>)e au pluriel. C’est quand ce o représente un A plus ancien ; l’évolution est grossièrement â > au > o. Un exemple est Rodon « Vala » pl. Rodyn au lieu de **Rödyn > **Redyn (MR:200 a Dor-Rodyn pour le quenya Valinor = « Pays des Valar » ; il semblerait que Rodyn soit une alternative à Belain comme mot sindarin pour « Valar » ; on a même suggéré que Rodyn avait remplacé Belain dans la conception de Tolkien). La première syllabe de Rodyn a manifestement la même origine que la syllabe médiane -rat- dans Aratar, le terme quenya pour certains des plus hauts des Valar. Un o représentant un ancien A n’est pas sujet à l’inflexion en i. Observez Ódhel « Elfe parti de la Terre du Milieu » pl. Ódhil dans WJ:364, ce ó long représentant un aw ancien (la forme primitive d’Ódhel est citée comme aw(a)delo, littéralement « qui est parti au loin »). La forme plus tardive Gódhel (influencée par Golodh « Noldo ») a de même le pluriel Gódhil : en dépit de l’influence de Golodh pl. Gelydh, aucune forme **Gédhil n’apparut. Ces exemples sont du sindarin post-SdA, mais on trouve déjà la même chose dans le « noldorin » des Etymologies. L’exemple rhofal « aile, aileron » pl. rhofel de l’entrée RAM (LR:382), où la forme primitive du sg. est donnée comme râmalê, confirme que o issu de â (via au) n’est pas sujet à l’inflexion en i. Comme mentionné plus haut, le « noldorin » rhofal pl. rhovel doit devenir en sindarin roval pl. rovail si nous actualisons ces formes selon la phonologie et l’orthographe utilisées dans le SdA – roval est en fait attesté dans le SdA comme partie du nom d’aigle Landroval – mais ce o ne doit toujours pas devenir e au pluriel (**revail étant impossible en raison de l’histoire phonologique).
• La voyelle U : Le u bref, qu’il soit ou non en syllabe finale, devient y au pluriel, comme l’indique l’exemple tulus « peuplier », pl. tylys (LR:395 entrée TYUL). Cependant, un û long en syllabe finale (ou dans un monosyllabe) devient à la place ui ; ainsi l’adjectif dûr « sombre » (comme dans Barad-dûr « Tour Sombre ») apparaît comme duir quand il qualifie un mot pluriel dans un groupe comme Emyn Duir « Montagnes Sombres » (UT:43424).
NOTE : Le pluriel du mot cû « arc » doit probablement être cui, en accord apparemment avec le modèle esquissé ci-dessus. Mais en réalité cui représenterait l’ancien pluriel ku3i (ou kuhi), car la racine est KU3 (LR:365). Le son primitif que Tolkien reconstruisit de diverses façons en h ou 3 (ce dernier = g spirant) a disparu en sindarin classique, si bien que l’ancien uhi est devenu ui.
• La voyelle Y : Autant que nous puissions l’imaginer, cette voyelle (brève ou longue) ne peut changer au pluriel. Un mot comme ylf « vase à boire » (WJ:416) couvre aussi selon toute probabilité « vases à boire » ; il n’y a simplement rien que l’inflexion puisse « faire » à une telle voyelle, de même qu’elle ne peut modifier la voyelle i. Il nous manque un exemple explicite de mot avec la voyelle y à la fois au singulier et au pluriel, mais dans WJ:418 nous trouvons Bar-i(n)-Mýl pour « Pays des Mouettes ». Il est probable que le mot pour « mouette » soit mýl au singulier aussi (ce serait le cas s’il est dérivé de la racine MIW « gémir » dans LR:373, bien qu’on y donne un mot « noldorin » assez différent pour « mouette » – assez différent car les formes répertoriées, maiwë en quenya et maew en « noldorin », reflètent clairement une racine infixée en a *MAIW-).
• La diphtongue AU : Dans le « noldorin » des Etymologies, les mots contenant cette diphtongue semblent avoir des pluriels en ui :
gwaun « oie », pl. guin (LR:397 entrée WA-N)
naw « idée », pl. nui (LR:378 entrée NOWO)
rhaw « lion », pl. rhui (LR:383 entrée RAW)
saw « jus », pl. sui (LR:385 entrée SAB)
thaun « pin », pl. thuin (LR:392 entrée THÔN)
Cependant, il semble que c’est une des caractéristiques du « noldorin » qui n’a pas survécu dans le sindarin ultérieur de Tolkien. Dans UT:148, CLI 1:224, nous avons Nibin-noeg comme nom des Petits-Nains, et l’élément final est visiblement un pluriel de naug (cf. naugrim comme nom de la race des Nains, dans le Silmarillion). Par conséquent en sindarin, au se transforme en oe au pluriel. Dans les pluriels « noldorins » énumérés ci-dessus, nous devons apparemment lire oe pour ui si nous les actualisons en sindarin plus tardif. (Le « noldorin » rhaw pl. rhui deviendrait en sindarin raw pl. roe, mais Tolkien a apparemment changé thaun « pin » en la forme sindarine thôn ; cf. Sylvebarbe chantant Dorthonion et Orod-na-Thôn dans le SdA2/III ch. 4 ; le Glossaire du Silmarillion explique que Dorthonion signifie « Pays des Pins ». Dans les Etymologies, thôn était un mot « ilkorin ». On peut présumer que le pluriel de thôn comme mot sindarin est thýn.)
NOTE : La diphtongue au, quand elle apparaît en syllabe inaccentuée dans le deuxième élément d’un composé, est souvent réduite à o, mais on peut présumer qu’elle devient toujours oe au pluriel. Ainsi le pluriel d’un mot comme balrog « démon de puissance » (où la partie –rog représente raug « démon ») pourrait être belroeg – à moins que l’analogie ne prévale pour produire ?belryg.
• Autres diphtongues : Pour la plus grande part, nous manquons d’exemples vraiment bons, mais si notre compréhension générale de la phonologie du sindarin tient la route, les diphtongues ae, ai, ei, ui ne changent normalement pas au pluriel (excepté le fait que ai dans une catégorie spéciale de mots devient normalement î au pluriel ; voir plus bas). Comme dans le cas des voyelles i et y, il n’y a tout simplement pas grand chose que l’inflexion puisse « faire » à ces diphtongues, si bien qu’un mot comme aew « oiseau » couvre probablement aussi bien « oiseaux ». Pour la diphtongue ui, au moins, nous avons des exemples attestés : on voit que l’adjectif « bleu » est luin au singulier comme au pluriel (voir la note ci-dessous). Les nombreux adjectifs en -ui semblent également inchangés au pluriel ; dans la Lettre du Roi, nous avons i Mbair Annui pour « Terres de l’Ouest » ou littéralement « les Terres Occidentales », où l’adjectif annui « occidentales » doit être au pluriel pour s’accorder avec « terres ». Malheureusement, cet adjectif n’est pas attesté par ailleurs, mais quoi qu’il en soit il n’y a pas de raison de penser que son singulier serait différent (voyez annûn « Ouest » – et comme noté ci-dessus, il y a beaucoup d’adjectifs en -ui).
NOTE : Dans un expression comme Ithryn Luin « Magiciens Bleus » (UT:390), l’adjectif luin « bleus » doit être au pluriel pour s’accorder avec « magiciens ». On pourrait penser que luin est le pluriel de lûn, qui est ce que nous obtiendrions en actualisant en sindarin le mot « noldorin » pour « bleu », à savoir lhûn (LR:370,
entrée LUG2²). Comme indiqué plus haut, un û long en syllabe finale devient ui au pluriel ; tout semble donc concorder : luin pourrait être le pluriel de lûn. Ce qui détruit cette théorie séduisante est le nom de la montagne Mindolluin « Haute Tête Bleue » (traduit dans le Glossaire du Silmarillion). Là, il n’y a pas de raison que l’adjectif soit au pluriel, si bien que luin doit aussi être la forme de base du singulier. Il y a aussi Luindirien « Tours Bleues » dans WJ:193 ; au début d’un composé, on s’attend à ce que le mot pour « bleu » apparaisse plus ou moins sous sa forme de base, pas au pluriel. Nous devons aussi noter que la même entrée dans les Etymologies qui donne le « noldorin » lhûn (> sindarin ?lûn) comme mot pour « bleu », donne aussi lúne comme mot quenya correspondant. Dans Namárië du SdA, l’adjectif « bleu » est cependant luini (c’est un pluriel, dans l’expression « dômes bleus » ; le singulier est probablement luinë).Ainsi, alors que dans les Etymologies, le mot pour « bleu » est dérivé d’une forme primitive lugni (racine LUG2, LR:370) qui produit le quenya lúne et le « noldorin » lhûn, Tolkien doit avoir décidé plus tard que la forme primitive était quelque chose comme *luini, donnant en quenya luinë et en sindarin luin. En conclusion, luin « bleu » semble couvrir à la fois le singulier et le pluriel, ce qui indique que la diphtongue ui ne subit pas de changement au pluriel. Le fait que l’adjectif annui « occidental » soit autant sg. que pl. pointe dans la même direction.
Pluriels spéciaux des mots en ai-
Comme indiqué plus haut, il semble que la diphtongue ai soit normalement inchangée au pluriel. Néanmoins, dans un petit groupe de mots, ai devient soit i (généralement î long), soit plus rarement ý au pluriel. Par exemple, le pluriel du nom fair « homme mortel » est donné comme fîr (WJ:387, où le sg. est cité sous la forme archaïque feir). Les pluriels en î (i) ont lieu quend le ai des singuliers remonte à un i ou un e influencé par un y situé plus loin dans le mot. L’exemple que nous venons de citer, fair, ou, sous une forme archaïque feir, vient d’une forme du vieux sindarin similaire au cognat quenya firya (en vieux sindarin tardif peut-être firia ; voyez skhalia- dans la liste de mot intégrée à l’article sur le vieux sindarin). Nous devons supposer que les mots ayant une histoire phonologique similaire forment leurs pluriels d’un façon similaire, bien que dans la plupart des cas ces pluriels ne soient pas explicitement mentionnés dans les écrits publiés de Tolkien. Les noms et adjectifs en question sont cai « barrière » (pl. cî), cair « navire » (pl. cîr), fair « homme mortel » (pl. fîr), gwain « nouveau » (pl. gwîn), lhain « mince, maigre » (pl. lhîn), mail « cher, aimé » (pl. mîl) et paich « jus, sirop » (pl. pich, remarquez le i bref). Le mot « noldorin » sein « nouveau » pl. sîn (LR:385 entrée SI) pourrait devenir en sindarin sain pl. sîn, mais il semble que Tolkien ait changé le mot sindarin pour « nouveau » en gwain pl. gwîn, que nous venons de citer (notez que la même entrée des Etymologies qui fournit le noldorin sein donne aussi sinya comme mot quenya correspondant à « nouveau », mais dans des sources ultérieures, l’adjectif quenya « nouveau » est vinya – apparemment le cognat de gwain).
NOTE : En « noldorin », lhain pl. lhîn apparaissent comme thlein pl. thlîn, la forme primitive étant citée sous la forme slinyâ (LR:386 entrée SLIN). Une des révisions séparant le « noldorin » du sindarin est la suivante : tandis que le sl- initial primitif devient thl- en N, il devient lh- en S. Nous altérons le mot selon la phonologie révisée de Tolkien. Thlein peut être adapté plus directement en lhein, mais une telle forme serait archaïque au temps de Frodon, la forme courante étant plutôt lhain. De même, paich « jus, sirop » apparaît en fait comme peich dans les Etymologies (LR:382 entrée PIS) ; cette forme « noldorine » n’est pas conceptuellement obsolète, mais peut être considérée comme du sindarin archaïque. C’est aussi le cas avec ceir « navire » (LR:365 entrée KIR) ; la forme cair est attestée en sindarin style-SdA (cf. la note de bas de page de l’Appendice A du SdA expliquant que Cair Andros signifie « Navire aux Longues Écumes » ; voir aussi PM:371). – Le mot cair fournit un exemple d’une autre particularité de ce groupe de mots : quand ils apparaissent comme premier élément d’un composé, ai est réduit à í, comme dans le nom Círdan « Bâtisseur de Navires ». Cependant, ai reste inchangé dans un mot de ce genre situé à la fin d’un composé : ainsi gwain « nouveau » apparaît sous la forme -wain dans le nom sindarin du mois de janvier, Narwain (signifiant à l’évidence « Nouveau Soleil » ou « Nouveau Feu » ; comparez avec le quenya Narvinyë).
Dans trois mots, où ai représente ei issu d’un öi plus ancien (écrit « oei » par Tolkien), les pluriels doivent probablement comporter la voyelle y, ý, bien que les écrits publiés de Tolkien ne nous le confirment pas explicitement. Cette théorie est basée sur le fait que la première partie de la diphtongue archaïque öi représente un o ou u de la racine primitive, et que l’inflexion de ces voyelles produit y, exactement comme dans les cas où l’ancienne voyelle survit encore en sindarin (comme dans orch « orque » pl. yrch). Les mots en question sont 1) fair adj. « droit » ou nom « main droite » (pl. fýr, racine PHOR, cf. quenya forya), 2) rain « trace, piste, empreinte » (pl. rýn, racine RUN, cf. quenya runya) et 3) le mot apparenté tellain « plante du pied » (pl. tellyn, car l’élément final -lain est en fait une forme assimilée de rain < runya, cf. la forme archaïque talrunya citée dans LR:390 entrée TAL, TALAM). Dans le « noldorin » des Etymologies, ces mots apparaissent sous les formes feir (la forme plus ancienne « foeir » = föir est mentionnée aussi), rein (ancien röin) et tellein (anciennement tellöin, forme non mentionnée mais clairement sous-entendue). Remarquez qu’alors que fair puisse signifier aussi bien « (main) droit(e) » qu’ « homme mortel », les dérivations différentes aboutissent à des pluriels distincts : fýr dans le premier cas et fîr dans le second.
Monosyllabes devenus plus tard polysyllabiques
(mais se comportant peut-être toujours comme des monosyllabes pour la formation du pluriel)
Ceci n’est pas attesté directement dans les écrits publiés de Tolkien, mais nous ne disposons que de presque rien de ses écrits grammaticaux. Néanmoins, notre compréhension générale de l’évolution du gris-elfique semble fortement suggérer que certains groupes de mots se comportent de façon assez inattendue au pluriel – bien que ce soit parfaitement justifié lorsque l’on prend en compte l’histoire phonologique sous-jacente.
Un des changements importants qui eurent lieu lors de l’évolution du sindarin fut la perte des voyelle finales. Ainsi un vieux mot comme ndakro « bataille » est devenu plus tard ndakr. En sindarin ancien, ce mot avait la forme dagr. Un autre exemple est makla « épée », qui devint plus tard makl, en sindarin ancien magl. Nous devons supposer que le pluriel de mots comme dagr, magl était formé sur le même modèle que pour d’autre monosyllabes comparables, comme alph « cygne » pl. eilph. Les pluriels « batailles » et « épées » étaient donc vraisemblablement deigr, meigl (avant que ei en syllabe finale ne se transforme normalement en ai).
Ce qui complique les choses est que, plus tard, les mots du type de dagr et magl changèrent. Les r et l finaux vinrent à constituer une syllabe séparée, si bien que, par exemple, magl était prononcé mag-l de la même façon que l’anglais « eagle » [« aigle », NdT] est prononcé eeg-l. Plus tard, ces consonnes syllabiques se transformèrent en syllabes à part entière lorqu’un o vint à se développer avant elles : dagr (dag-r) se transforma en dagor et magl (mag-l) devint magol. (À ce propos, ce dernier mot était apparemment souvent remplacé par megil, qui est certainement une forme adaptée du mot quenya pour « épée », à savoir macil.) Les pluriels deigr, meigl ont vraisemblablement suivi le même chemin pour devenir deigor, meigol (et le changement tardif ei > ai en syllabe finale n’eut jamais lieu puisque ei n’était plus en syllabe finale). D’un point de vue synchronique, le résultat ressemble à une irrégularité : normalement, des singuliers comme dagor, magol auraient dû avoir les pluriels degyr, megyl, car le o en syllabe finale devient normalement y au pluriel (ex. amon « colline » pl. emyn « collines »). Mais dans les cas comme dagor ou magol, le o s’est introduit relativement tard et semble postérieur à l’inflexion o > y ; par conséquent, ces o d’apparition récente ne devraient – vraisemblablement – pas être affectés par l’inflexion. Si Tolkien n’a pas imaginé que l’analogie ait nivelé ces « irrégularités », tous les mots dissyllabiques où la deuxième syllabe contient un o de développement secondaire doivent toujours être traités comme des monosyllabes pour la formation du pluriel. Le o doit être laissé de côté et la voyelle de l’avant-dernière syllabe doit être traitée comme si elle se trouvait en syllabe finale, ce qu’elle était précisément auparavant.
Les adjectifs et noms en questions sont : badhor « juge » (pl. beidhor si la théorie est valable – sinon le pl. analogique serait bedhyr), bragol « soudain, violent » (pl. breigol ; cet adjectif apparaît aussi sous la forme bregol, pl. vraisemblablement brigol), dagor « bataille » (pl. deigor), glamor « écho » (pl. gleimor), hador « lanceur » (pl. heidor), hathol « hache » (pl. heithol), idhor « caractère réfléchi, sérieux » (inchangé au pl. ; heureusement, un nom avec cette signification n’a normalement pas besoin de pl.), ivor ? « cristal » (inchangé au pl.), lagor « rapide » (pl. leigor), maethor « guerrier » (inchangé au pl.), magol « épée » (pl. meigol), magor « homme d’épée » (pl. meigor), nadhor « pâturage » (pl. neidhor), nagol « dent » (pl. neigol), naugol « nain » (pl. noegol), tadol « double » (pl. teidol), tathor « saule » (pl. teithor), tavor « pic, pivert » (pl. teivor), tegol « plume (pour écrire) » (pl. tigol). Peut-être gollor « magicien » appartient-il aussi à cette liste (pl. gyllor plutôt que ?gellyr).
NOTE : Quelques autres particularités de ce groupe de mots peuvent aussi être notées ici. Dans les composés (anciens ?), le o de développement récent n’apparaît pas, et la syllabe finale qui a sinon disparu est parfois préservée. Ainsi magol, qui descent du mot primitif makla, peut apparaître sous la forme magla- en composition. LR:371 entrée MAK répertorie Magladhûr pour « Épée Noire » (magol « épée » + dûr [lénifié en dhûr] « noir, sombre »). Si l’un de ces mots est préfixé à un élément commençant par une voyelle, la voyelle finale originelle ne réapparaît pas, mais le o récemment développé est absent : LR:390 entrée TAM indique que tavr (écrit aussi tafr) « pic, pivert » garde cette forme dans Tavr-obel, Tavrobel « Village des Piverts », bien que tavr soit devenu tavor en tant que mot indépendant. De même, LR:361 entrée ID indique que le mot « idher » (erreur de lecture pour idhor ?) « caractère réfléchi, sérieux » apparaît comme idhr- dans le nom Idhril. – Il est possible qu’en sindarin tardif, l’analogie ait prévalu dans une certaine mesure, ce groupe de mots étant traité comme n’importe quel autre. Devant la terminaison de pluriel collectif -ath, nous ne nous attendons pas à voir le o récemment développé. Par exemple, nous nous attendons à ce que le pluriel collectif de dagor « bataille » soit dagrath (non attesté), non affecté par le fait que dagr soit devenu plus tard dagor quant il apparaissait seul (par lui-même). Mais dans UT:395, 396, CLI 3:190, 191, nous ne trouvons pas dagrath, mais dagorath, bien que cette dernière forme, sans guère de doute, soit historiquement injustifiée : r n’était ni final ni syllabique dans dagrath, si bien que le développement du o devant lui n’aurait pas dû avoir lieu. Dagorath doit avoir été formé par analogie avec la forme isolée dagor. C’est d’autant plus surprenant qu’une autre forme attestée, le pluriel collectif de nagol « dent », est ce que nous attendons : naglath (WR:122). On ne trouve pas de forme ?nagolath parallèle à dagorath. (La forme simple nagol n’est pas attestée, mais Tolkien a sans nul doute imaginé un mot primitif *nakla « instrument pour mordre » = « dent » [cf. la racine NAK « mordre », LR:374], ce *nakla devenant *nakl, puis *nagl > *nagol en sindarin.) Il y a aussi Eglath « les Abandonnés », un nom des Sindar, ce pluriel collectif réflétant la forme primitive (au singulier) hekla ou heklô (WJ:361 ; nous ne savons pas si elle a donné aussi une forme indépendante en sindarin ; si c’est le cas, ce serait egol, dérivé d’un egl plus ancien, le pl. normal étant igl et plus tard igol). La forme ?Egolath n’apparaît nulle part (et serait aussi surprenante que si le composé attesté Eglamar « Pays des Elfes Abandonnés » devait soudain apparaître sous la forme *Egolmar). Devons nous donc supposer que Tolkien oublia deux fois ses propres règles lorsqu’il écrivit (deux fois) dagorath à la place de dagrath dans UT:395, 396, CLI 3:190, 191 ? Nous pouvons plutôt imaginer que plusieurs variantes du sindarin coexistaient. Dans un style plus « pur » ou plus « classique », les pluriels collectifs des mots dagor, nagol seraient peut-être les formes historiquement correctes dagrath, naglath, mais dans un style plus « familier » ou « informel », des formes comme dagorath, nagolath auraient pu entrer en usage par analogie. Nous pouvons spéculer que dans la forme de sindarin qui préférait dagorath à dagrath, le pluriel historiquement justifié deigor était aussi altérée en degyr, les inflexions suivant le modèle normal. De façon intéressante, le nom Dagorlad « Plaine de la Bataille » qui apparaît dans le SdA révèle que dagor ne devient pas ?dagro- en tant que première partie de composé, reflétant la forme antérieure ndakro (ce qui contraste avec les exemples donnés ci-dessus : magol « épée » devenant magla- qui reflète le mot primitif makla dans le composé Magladhûr, et tavor « pic, pivert » apparaissant sous sa forme archaïque tavr dans le composé Tavrobel). C’est, de nouveau, l’œuvre de l’analogie. Peut-être Dagorlad aurait-il été ?Dagrolad si le composé avait été plus ancien, déjà forgé au bon vieux temps où les Elfes disaient encore quelque chose comme *Ndakro-lata (voyelle finale incertaine). Un composé « Épée Noire » récent aurait vraisemblablement été, non Magladhûr, mais plus simplement Magoldhûr, et « Village des piverts », composé récemment, pourrait bien avoir été Tavorobel plutôt que la forme attestée Tavrobel.
Certains autres cas de monosyllabes se changeant en polysyllabes impliquent non l’intrusion d’une nouvelle voyelle devant une consonne comme dans dagr > dagor, mais la transformation d’une consonne en voyelle. La majorité des exemples impliquent un ancien -w devenu -u. Avant le stade où les voyelles finales furent perdues, certains mots se terminaient en -wa (typiquement des adjectifs) ou en -we (typiquement des noms). Quand les voyelles finales disparurent, seul le -w de ces terminaisons subsista. Par exemple, le terme pour « art » ou « talent » qui apparaît en quenya comme kurwë (curwë), qui était aussi la forme du mot en vieux sindarin, devint curw en sindarin archaïque. Nous devons supposer que le pluriel serait cyrw, une forme parfaitement régulière selon les règles exposées plus haut. Mais comme indiqué dans LR:366 entrée KUR, curw devint plus tard curu : le -w final suivant une autre consonne se changea en -u, la semi-voyelle devenant une voyelle à part entière. À nouveau, la formation d’une nouvelle voyelle causa des irrégularités apparentes : face à un nom comme curu, il serait tentant de l’aligner sur tulus « peuplier », pl. tylys – ce qui donnerait curu, pl. ?cyry. Mais cette forme, si elle apparut jamais, serait analogique. Le pluriel historiquement justifié de curu ne peut être que cyru, l’ancien pl. cyrw se changeant en cyru de la même façon que l’ancien sg. curw s’est changé en curu.
Voici les mots concernés, avec leurs pluriels suggérés : anu « un mâle » (pluriel einu), celu « source » (pl. cilu), coru adj. « rusé, malin » (pl. cyru), curu « art, talent » (pl. également cyru), galu « chance, bonne fortune » (pl. geilu), gwanu « mort, décès » (pl. gweinu), haru « blessure » (pl. heiru), hethu « brumeux, obscur, vague » (pl. hithu), hithu « brouillard, brume (inchangé au pluriel, à ne pas confondre avec le pl. de l’adjectif hethu), inu « une femelle » (inchangé au pluriel), malu « pâle » (pl. meilu), naru « rouge » (pl. neiru), nedhu « coussin, traversin » (pl. nidhu), pathu « terrain, pelouse » (pl. peithu), talu « plat » (pl. teilu), tinu « étincelle, petite étoile » (inchangé au pl.). Nous donnons aux mots dont la voyelle radicale est a des pluriels en ei plutôt qu’en ai, en supposant une fois de plus que ces mots sont devenus dissyllabiques avant que ei ne se transforme en ai en syllabe finale (à savoir que lorsque ce changement eut lieu, la syllabe contenant ei n’était plus finale car le -w était déjà devenu -u, constituant une nouvelle syllabe finale). Ainsi anu : einu, gwanu : gweinu, haru : heiru, malu : meilu, naru : neiru, pathu : peithu, talu : teilu. Si le changement ei > ai a précédé la transformation de ces mots en polysyllabes, nous devons lire ai au lieu de ei dans les pluriels – sauf dans les cas de haru et naru, pour lesquels les pluriels devraient être heru et neru issus des formes plus anciennes herw et nerw (Cf. le pl. de narn « conte, récit, histoire », qui est nern, vraisemblablement d’un plus ancien ?neirn, ei étant apparemment simplifié en e devant un groupe de consonnes commençant par r-. Si le pluriel de naru est neru, cela implique que ei fut simplifié en e avant que la combinaison rw des formes antérieures narw pl. ?neirw cesse d’être une combinaison en raison de la transformation du w en voyelle.Sinon, comme nous l’avons supposé plus haut, la règle de simplification de ei en e devant une combinaison en r- ne s’applique pas, la combinaison s’étant changée à la place en une simple consonne + une voyelle.)
NOTE : Dans les Etymologies, le stade tardif où le -w final s’est transformé en -u n’est souvent pas explicitement enregistré. Curu est présent à côté de l’ancien curw (entrée KUR) et naru à côté de l’ancien narw (NAR1), mais ailleurs seules les formes anciennes où le -w persiste sont répertoriées. Nous trouvons ainsi anw (3AN), celw (KEL), corw (KOR), galw (GALA), gwanw (WAN), harw (SKAR), hethw/hithw (KHITH), inw (INI), malw (SMAL), nedhw (NID), pathw (PATH) et tinw (TIN) au lieu d’anu, celu etc. comme ci-dessus. Ces formes plus tardives ne sont pas directement attestées dans les écrits de Tolkien. Il est possible que pour le « noldorin » des Etymologies, Tolkien n’avait pas encore décidé une fois pour toutes que -w en cette position était bien devenu -u ; cette idée n’émerge qu’à deux endroits. Néanmoins nous ne devons pas hésiter à introduire les formes tardives en -u si nous recherchons le genre de sindarin illustré dans le SdA et le Silmarillion. Remarquez que dans les Étym, il est dit que la forme « noldorine » du nom quenya Elwë aurait été *Elw, marquée d’un astérisque puisqu’en fait elle n’était pas utilisée sous cette forme en « Exilien » (LR:398 entrée WEG). Cependant, dans le chapitre 4 de la version publiée du Silmarillion, le scénario est autre. Le « noldorin » est désormais devenu le sindarin, et non seulement il existe une forme sindarine d’Elwë, mais encore cette forme est-elle Elu plutôt qu’« Elw » comme dans les Etymologies : « Alors son peuple qui le cherchait ne le trouva point… Plus tard Elwë devint un roi célèbre…il fut nommé le Roi à la Robe Grise, Elu Thingol dans le langage de ce pays [Beleriand] ». Nous pouvons ici clairement supposer l’évolution Elwë > Elw > Elu. Il semble donc parfaitement justifié d’altérer (par exemple) celw « source » en sa forme ultérieure celu (pour aller avec Elu), bien que la forme celu en tant que telle ne soit pas explicitement attestée. Le nom Finwë nous fournit un cas parallèle : de nouveau les Etymologies indiquent que la forme « noldorine » aurait été *Finw, mais que cette forme n’était pas en usage (LR:398 entrée WEG). Une source beaucoup plus tardive, post-SdA, confirme qu’il n’y avait pas de forme sindarine de Finwë, mais que si ce nom « avait été traité comme un mot de cette forme l’aurait été, s’il avait existé anciennement en sindarin, il serait devenu [non Finw mais] Finu » (PM:344). Si le « noldorin » Finw aurait correspondu au sindarin Finu, alors nous pouvons conclure que le « noldorin » gwanw aurait correspondu au sindarin gwanu. – Le mot talu « plat » répertorié ci-dessus apparaît en fait comme dalw (et non **talw) dans les Etymologies, mais dans la liste le mot qui suit immédiatement après est dalath « surface plane, plan, plaine » (LR:353 entrée DAL) qui apparaît dans le nom Dalath Dirnen « Plaine Gardée » (LR:394 entrée TIR). Cependant, Tolkien a ensuite changé dalath en talath ; dans la version publiée du Silmarillion, la « Plaine Gardée » du Beleriand est appelée Talath Dirnen. En accord avec cette révision, nous altérons aussi le mot « noldorin » apparenté dalw « plat » en sindarin talw > talu. Nous pourrions encore accepter (dalw >) dalu – et pour cette raison dalath – comme alternatives valables.
Il y a aussi quelques cas où un -gh (g spirant) final s’est changé en voyelle. LR:381 entrée PHÉLEG nous fournit un exemple : le mot fela « caverne » dérivé du vieux sindarin (ou « vieux noldorin ») phelga. Comme les voyelles finales furent perdues après le stade appelé vieux sindarin, fela n’est pas un cas où un -a final d’origine aurait survécu en sindarin plus tardif. Ce que Tolkien imagina semble être ceci : le vieux sindarin phelga est naturellement devenu phelg après la chute des voyelles finales. Puis les occlusives se transformèrent en spirantes après les liquides l, r (UT:265, CLI 2:150), si bien que phelg devint phelgh (ou felgh, car le changement ph > f eut lieu à peu près au même stade). Cependant, gh n’a jamais survécu dans le sindarin du temps de Frodon ; à l’initiale il fut perdu sans laisser de trace, mais dans cette position il fut vocalisé : felgh se transforma en fela. Le pluriel de felgh était évidemment filgh, suivant les règles normales (cf. par ex. telch « tige, tronc », pl. tilch – LR:391 entrée TÉLEK). Le pluriel filgh devint alors fili, la vocalisation du gh antérieur étant ici i plutôt que a (peut-être g >gh était-il plus ou moins palatalisé par l’ancienne terminaison de pluriel -i du vieux sindarin qui causa aussi l’inflexion, influençant la vocalisation qui se fit en i). La façon dont nous imaginons l’évolution importe peu : dans tous les cas, le résultat final est la paire spéciale fela pl. fili, issu d’un ancien felgh pl. filgh.
Fela pl. fili est le seul cas où Tolkien mentionne explicitement le singulier et le pluriel d’une telle paire. Il y a cependant deux ou trois autres mots qui partagent la même évolution phonologique. Le mot thela « pointe (d’épée) » dérive d’une racine STELEG, et bien que Tolkien ne répertorie pas de forme primitive, nous pouvons probablement induire en elfique primitif la forme stelgâ (voyelle finale incertaine) se transformant en vieux sindarin sthelga et plus tard en (s)thelgh, dont le pluriel serait (s)thilgh. Le singulier donne alors la forme attestée en sindarin thela (tout à fait parallèle à fela) ; le pluriel non attesté « pointes d’épées » doit être thili (pour aller avec le pluriel attesté fili).
Il y a aussi un très petit nombre d’adjectifs. Un adjectif thala « stable, ferme, vaillant », dans LR:388 entrée STÁLAG dérive du vieux sindarin/« noldorin » sthalga. La forme intermédiaire, non attestée, serait (s)thalgh pl. (s)theilgh, suivant le modèle normal de (disons) alph « cygne » pl. eilph. Nous devons supposer que le pluriel de thala est theili. Un cas similaire serait tara « dur, raide », indiqué comme le représentant du vieux « noldorin »/sindarin targa (LR:390) ; de nouveau, la forme intermédiaire non attestée serait targh. Le pluriel de cet adjectif pourrait être teirgh, qui produirait vraisemblablement teiri en sindarin. Il y a une autre possibilité : comme nous l’avons déjà mentionné, il semble qu’à un certain stade, ei ait été simplifié en e devant un groupe de consonnes commençant par r (c’est pourquoi nous avons nern plutôt que neirn > nairn comme pluriel de narn « conte, récit, histoire »). Si cela se produisit avant que le gh final de l’adjectif pluriel teirgh ne devienne une voyelle, faisant disparaître le groupe de consonnes, alors la forme devint tergh, en sindarin tardif teri. À l’heure actuelle, nous ne pouvons pas dire avec certitude lequel de teri et teiri est le meilleur pluriel de tara, car nous ne savons pas dans quel ordre Tolkien imagina que les changements phonétiques impliqués eurent lieu. J’utiliserais probablement teiri.
Pluriels par expansion
Il existe un groupe de mots qui semblent plus longs au pluriel qu’au singulier. Historiquement parlant, il serait plus pertinent de renverser la perspective et de parler de « singuliers réduits », car dans ce cas, la forme du mot qui sous-tend le pluriel donne une meilleure impression du mot primitif que le singulier contemporain.
Dans WJ:363, on rapporte que êl est un mot sindarin (archaïque) pour « étoile ». Selon les règles établies plus haut, basées sur des modèles comme hên « enfant » pl. hîn (WJ:403), nous nous attendrions au pluriel **îl. Cependant, WJ:363 nous informe aussi que le véritable pluriel de êl est elin. Ici, il semblerait qu’une terminaison de pluriel -in soit présente. Cependant, ce n’est pas vraiment le cas. En comparant ces mots à leurs cognats quenya elen pl. eleni nous pouvons commencer à soupçonner ce qui se passe vraiment. Eleni serait aussi le pluriel utilisé en vieux sindarin, donnant finalement le sindarin elin : la terminaison du pluriel est perdue comme toutes les voyelles finales, mais a laissé sa marque sur le mot en infléchissant le second e en i. Mais ce qui se passait parfois en vieux sindarin, c’est que les consonnes en fin de mot pouvaient tomber. Le n du pluriel eleni était « hors de danger » puisqu’il était protégé par la terminaison de pluriel qui le suivait, mais le singulier elen fut apparemment réduit à ele, bien que cette forme ne soit pas explicitement mentionnée par Tolkien. Plus tard, les voyelles finales furent perdues, laissant juste el, et plus tard encore, la voyelle des monosyllabes de ce genre fut allongée, produisant le sindarin êl. Nous voilà donc avec le curieux couple êl pl. elin en sindarin du Troisième Âge. Dans le cas d’un autre couple similaire, nêl « dent » pl. nelig, les Etymologies répertorient en vieux « noldorin »/sindarin les formes nele pl. neleki, confirmant que l’explication esquissée ci-dessus est correcte. En comparant le singulier nele à la racine NÉL-EK (LR:376), nous comprenons que la consonne finale est tombée. (En eldarin commun, nele était visiblement encore *nelek, forme qui sous-tend directement le quenya nelet répertorié au même endroit – la phonologie du haut-elfique ne permettant pas de -k en finale, il devint -t à cet endroit). Nous avons donc au singulier *nelek > nele > *nel > sindarin nêl, mais au pluriel neleki (toujours en usage en quenya) > avec inflexion *neliki > plus tard nelik avec perte de la voyelle finale > sindarin nelig.
D’autres mots qui se comportent d’une façon similaire :
• ael « mare, étang » pl. aelin (mise à jour du « noldorin » oel pl. oelin, LR:349 entrée AY ; nous avons Aelin-Uial pour « Étangs du Crépuscule » dans le Silmarillion)
• âr « roi », pl. erain (mais la forme pleine du singulier aran semble plus usuelle que la forme raccourcie âr)
• bór (ou mieux bôr) « homme constant, loyal ; vassal fidèle », pl. beryn (LR:353 entrée BOR, où le pl. apparaît sous la forme « noldorine » berein, beren ; nous le mettons à jour sous sa forme sindarine probable. Cf. le pluriel « noldorin » geleidh « Noldor » correspondant au sindarin gelydh. – L’entrée BOR indique que le pluriel de bór est devenu plus tard býr, formé par analogie avec le singulier réduit ; les usagers devraient probablement utiliser býr.)
• fêr « hêtre », pl. ferin (LR:352 entrée BERÉTH, cf. LR:381 entrée PHER ; cette dernière source indique que ce mot pour « hêtre » fut ultérieurement remplacé par brethil – mot qui serait inchangé au pl.)
• ôr « montagne », pl. eryd ou irrégulier ered (mais comme dans le cas de âr ci-dessus, le singulier plein orod est appremment plus commun que la forme réduite ôr ; LR:379 entrée ÓROT énumère deux singuliers en « vieux noldorin », la forme pleine oroto et sa réduction oro; dans la langue plus tardive cela deviendrait orod et ôr, respectivement, mais en fait le seul singulier enregistré est orod – descendant de la forme non réduite oroto.)
• tôr « frère », pl. teryn (LR:394 entrée TOR ; nous mettons à jour le pluriel « noldorin » terein. Cependant, la même entrée des Etymologies indique que ce mot pour « frère » était normalement remplacé par muindor pl. muindyr, ou – quand « frère » était utilisé dans le sens plus large d’« associé masculin » – gwador, dont le pluriel « noldorin » était gwedeir ; lisez gwedyr en sindarin.)
• thôr « aigle », pl. theryn (LR:392 entrée THOR ; de nouveau, nous mettons à jour le pluriel « noldorin » therein. – Cette entrée des Etymologies indique que le singulier non réduit thoron était aussi en usage.)
En plus des mots ci-dessus, il y en a quelques uns qui appartiennent à la même catégorie quoique leurs pluriels n’aient pas de consonne finale : pêl « clos » pl. peli, ôl « rêve » pl. ely et thêl « sœur » pl. theli. Ce qui s’est passé est simplement qu’un h final originel, issu de la lénition de s au stade du vieux sindarin, est tombé au pluriel. Les racines concernées sont PELE(S), ÓLOS et THELES dans les Etymologies. Dans la première de ces entrées, on montre que pêl « clos » vient de pele (LR:380), dont on comprend, étant donnée la racine PEL(ES), que c’est une forme réduite de peles (cf. le cognat quenya peler, qui provient visiblement de *pelez < *peles). Le pluriel de la forme ancienne pele est donné comme pelesi, et l’on explique de plus qu’il est devenu pelehi (« peleki » dans LR:380 est une erreur de lecture transparente du manuscrit de Tolkien ; pour un ex. de cette transformation de s en h, cf. barasa > baraha dans LR:351 entrée BARÁS). Comme dans un des cas présentés plus haut, neleki devenant nelig, le pluriel pelehi est devenu *pelih – mais dans ce cas, la consonne devenue finale était si faible qu’elle est tombée pour produire le pluriel peli, donnant la fausse impression que le sindarin emploie à l’occasion une terminaison de pluriel similaire au quenya -i.
NOTE : Certaines des formes citées ci-dessus sont plus ou moins régularisées. Pêl « clos » apparaît en fait comme pel dans LR:380 entrée PEL(ES) ; selon la phonologie que nous pouvons reconstruite à l’aide de nombreux autres exemples, la voyelle doit absolument être longue. L’omission de l’accent circonflexe sur pel doit être une simple erreur de Tolkien ou du transcripteur (peut-être le singulier pel fut-il confondu avec le pluriel peli, où le e doit être court). – Le pluriel de ôl « rêve » est donné comme elei dans LR:379 entrée ÓLOS ; en sindarin, nous devons manifestement lire ely, comme suggéré plus haut. C’est un cas tout à fait parallèle au « noldorin » geleidh correspondant au sindarin gelydh comme mot pour Noldor (sg. golodh) : dans les deux cas le « noldorin » ei dérivé de o au singulier correspond au sindarin y (cf. aussi les pluriels corrigés/actualisés suggérés plus haut : sindarin beryn, teryn, theryn où le « noldorin » des Etymologies a en réalité berein, terein, therein). – Une autre forme a aussi été régularisée : dans les Etymologies, le pluriel de thêl n’est pas theli comme suggéré ci-dessus, mais thelei (LR:392 entrée THEL, THELES). Il est difficile de comprendre pourquoi le mot thêl dérivé de la racine THELES devrait se comporter différemment au pluriel du mot pêl dérivé de PELES, si bien qu’au cas où peli est le pluriel dans le dernier cas, nous pouvons nous sentir libres de corriger le pluriel de thêl de thelei en theli. Les pluriels theli et peli (attesté) sont plus conformes au système général : les pluriels représentent les racines complètes THELES et PELES, sauf que le -s final fut perdu (après être devenu -h) et que, comme d’habitude, le e en syllabe finale devient i au pluriel (comme dans Edhel « Elfe » pl. Edhil WJ:377). Ainsi le pl. de *peles devait être *pelis, et en enlevant la consonnne finale nous arrivons au pluriel attesté peli ; à la lumière de ceci, le pluriel de *theles devait être *thelis > theli plutôt que « thelei ». Si nous devions garder le pluriel thelei (auquel cas nous aurions à altérer peli en pelei pour des raisons de cohérence), nous devrions prendre en compte la découverte post-Etym que ei en syllabe finale devint en définitive ai ; ce qui nous amènerait à thelai, pelai comme pluriels (étranges) de thêl, pêl en sindarin tardif du Troisième Âge. Tout bien considéré, il semble meilleur de régulariser thelei en theli selon l’exemple attesté peli que de faire l’inverse. (Dans le cas de thelei/theli « sœurs », les usagers peuvent heureusement éviter le problème ; LR:392 indique que le mot plus normal pour « sœur » était muinthel pl. muinthil, ou – quand « sœur » est utilisé dans le sens plus large d’« associée féminine » - gwathel pl. gwethil.) – Un autre pluriel en -ei est le « noldorin » tele « fin, partie arrière, derrière », pl. telei (LR:392 entrée TELES). Pour le singulier, l’évolution diffère quelque peu de celle qui a produit thêl à partir de la racine THELES ; remarquez que dans tele, la dernière voyelle de TELES est toujours en place (nous n’avons pas **têl qui serait le parallèle de thêl). La forme primitive de tele est donnée comme télesâ (l’accent aigu ne marque que l’accent tonique). En « vieux noldorin », elle serait devenue telesa > teleha (non explicitement donnée dans les Etymologies, mais comparez avec le mot primitif barasâ « chaud, brûlant » qui produisit le « vieux noldorin » barasa > baraha, LR:351 entrée BARÁS). Plus tard, les voyelles finales furent perdues, teleha devenant donc teleh, mais finalement la faible voyelle finale -h tomba aussi, ne laissant que tele (et la nouvelle voyelle finale ne fut pas perdue, car le stade où cette chute eut lieu était déjà passé). Mais qu’en est-il du pluriel telei ? Il est difficile de dire précisément quel genre d’évolution Tolkien envisagea. Le pluriel du « vieux noldorin » teleha n’est pas mentionné mais doit avoir été telehi (cf. par ex. poto « pied d’animal », pl. poti, LR:384 entrée POTÔ). Plus tard, nous nous attendons à ce que le i final ait infléchi le e de l’avant-dernière syllabe, telehi devenant telihi ; puis les voyelles finales, et ensuite le h, furent perdus, ce qui aurait dû nous laisser teli comme pluriel. Pourquoi Tolkien a-t-il donc proposé à la place telei ? Devons nous supposer qu’au stade telehi, le h est tombé, si bien que les voyelles e et i furent mises en contact et formèrent une diphtongue, donnant telei ? Mais ce ne serait pas cohérent avec l’exemple cité ci-dessus : le pluriel pelehi devenant peli plutôt que **pelei. Il semble qu’en actualisant le « noldorin » tele pl. telei en sindarin, il est meilleur de lire tele pl. teli. De nouveau, on ne peut en aucun cas garder le pluriel telei tel quel, car en sindarin ei en syllabe finale est devenu ai.
Pluriels en -in
Il existe quelques mots qui semblent avoir une véritable terminaison de pluriel en -in, bien que l’origine de cette terminaison soit peu claire ; on peut concevoir que Tolkien ait imaginé qu’elle ait été inventée par analogie avec des exemples comme êl pl. elin, où (comme démontré plus haut) il n’y a pas de véritable terminaison de pluriel.
Le meilleur exemple est peut-être un mot d’emprunt, Drû « Wose », le nom d’un des Drúedain ou « Hommes Sauvages » ; le terme sindarin était basé sur leur mot indigène Drughu. Selon UT:385, CLI 3:175, un pluriel sindarin de Drû était Drúin. Peut-être ce pluriel extraordinaire montre-t-il en quelque sorte que ce mot était un emprunt ; il n’est pas fléchi selon le modèle normal (qui nous aurait amené au pluriel **Drui).
Sur les champs de Cormallen (SdA3/VI ch. 4), les Porteurs de l’Anneau furent acclamés comme Conin en Annûn, et selon Lettres:308, cela signifie « Princes de l’Ouest ». Si l’on suppose que Conin « princes » contient la terminaison de pluriel -in, ce pourrait être le pluriel de ?caun (l’ajout de -in constituant une nouvelle syllabe, au devient o dans l’environnement polysyllabique subséquent). Ce ?caun pourrait à son tour être une forme sindarisée du mot quenya cáno « commandant » (PM:345), ce qui serait encore un mot d’emprunt plutôt qu’un mot sindarin d’origine (PM:362 mentionne un mot hérité caun assez distinct, signifiant huée ou clameur). Si conin « princes » n’est pas la pluriel de *caun, ce serait le pluriel d’un mot *conen inconnu par ailleurs, mais cela ressemble à un adjectif plus qu’à un nom.
Le nom Dor-Lómin qui apparaît dans le Silmarillion est interprété comme « Pays d’Échos » dans LR:406. L’Appendice du Silmarillion répertorie lóm « écho », bien que rien ne soit dit sur la langue à laquelle ce mot est censé appartenir. Lómin est-il le pluriel de lóm ? Nous devons distinguer soigneusement les différents stades dans les conceptions de Tolkien. Les Etymologies répertrient un mot lóm « écho » (LR:367 entrée LAM), mais c’est du doriathrin, non du « noldorin » > sindarin. En doriathrin (un dialecte de l’ilkorin dont la place dans le mythe fut plus tard usurpée par le sindarin), il y a effectivement une terminaison de pluriel en -in, si bien que lómin peut être le mot doriathrin pour « échos ». Mais dans l’entrée des Etymologies dont nous venons de parler, le nom correspondant visiblement à Dor-Lómin dans le Silmarillion apparaît à la place comme Dorlómen. On y dit que Dorlómen n’est pas du doriathrin, mais une forme « noldorinisée » du vrai nom doriathrin Lómendor. Le premier élément n’est absolument pas un pluriel, mais un adjectif doriathrin lómen « qui fait écho ». Cela pourrait nous donner un indice sur la façon dont Tolkien a plus tard interprété le nom. Bien qu’il ait fait du sindarin la langue du Beleriand, abandonnant l’« ilkorin », il faisait toujours référence à un dialecte nord sindarin particulier, et le nom Dor-Lómin semble en accord avec le peu que l’on en connaît (m n’est pas ouvert en mh > v après une voyelle ; cf. le nom d’Oromë en Nord sindarin, qui est Arum plutôt qu’Araw [pour *Arauv] comme en sindarin standard : WJ:400).Une supposition éclairée est que dans la période suivant le SdA, Tolkien a interprété Dor-Lómin comme littéralement « Pays qui fait écho », lómin étant un adjectif nord sindarin descendant de l’ancien *lâmina. En sindarin standard, l’adjectif serait en -en au singulier et en -in au pluriel seulement, mais cela pourrait ne pas être vrai pour cette forme dialectale de la langue. Si lómin est vraiment un adjectif, ce cas n’est bien sûr pas utilisable pour discuter de la formation du pluriel en sindarin.
Singuliers dérivés de pluriels
Dans la grande majorité des cas, le singulier doit être considéré comme la forme de base du nom, de laquelle le pluriel est dérivé. Néanmoins, il existe quelques cas où c’est en fait le pluriel qui est la forme de base, et le singulier qui en est dérivé. Historiquement, fileg « petit oiseau », pl. filig est un de ces cas. La racine PHILIK (LR:381) devint filig en sindarin, mais comme beaucoup de pluriels ont un i représentant un e au singulier en syllabe finale (ex. Edhil pl. de Edhel « Elfe »), le mot filig fut pris pour un de ces pluriels et un singulier lui fut donné selon le modèle normal : fileg. Comme la racine est PHILIK, un tel singulier est tout à fait injustifié historiquement ; c’est seulement, comme Tolkien le nota dans les Etymologies, un « singulier analogique ». La paire fileg pl. filig étant tout à fait adaptée aux modèles normaux, elle ne présente bien sûr pas de problème particulier pour ceux qui étudient le sindarin synchroniquement. Mais les Etymologies indiquent que le singulier pouvait aussi être filigod, où la terminaison -od est en effet une « terminaison de singulier », ce qui produit notre paire la plus spéciale : filigod pl. filig. Un autre cas similaire, impliquant une autre « terminaison de singulier », est lhewig « oreille », pl. lhaw. (Cf. la colline Amon Lhaw dans le SdA, « Colline de l’Ouïe » ou littéralement *« Colline des Oreilles », mentionné vers la fin du chapitre Le Grand Fleuve dans le Volume 1.) L’explication est que le pluriel lhaw représente une vieille forme de duel dénotant une paire d’oreilles, ou comme Tolkien l’a écrit, les « oreilles (d’une seule personne) » (LR:368 entrée LAS2). Le singulier lhewig « oreille » est à son tour dérivé de ce pluriel ou de ce duel. Une formation « singulier issu de duel » du même type en -ig est gwanunig « jumeau », dérivé de gwanûn « paire de jumeaux » (WJ:367).
NOTE : Les terminaisons -od, -ig, -og utilisées pour former des singuliers à partir de pluriels peuvent aussi être employées pour former ce que l’on appelle des nomina unitatis, des mots dénotant une partie distincte de quelque chose de plus grand, ou un élément d’un ensemble. En fait, c’est probablement leur fonction exacte. WJ:391 nous en fournit un bon exemple. Il y avait en sindarin un mot glam signifiant « vacarme, tapage, tumulte, les hurlements et les beuglements confus de bêtes ». Comme les bandes d’orques pouvaient être très bruyantes, le mot glam « pouvait à lui seul désigner n’importe quel groupe d’orques, et on lui donna un singulier, glamog ».
Par conséquent nous avons glamog comme mot pour « orque », un individu issu d’un glam ou groupe d’orques, pris comme collectif. Dans ce cas précis, nous ne pouvons pas vraiment dire que glam est le pluriel de glamog (cela reviendrait à affirmer que « troupe » est le pluriel de « troupier ») ; peut-être glamog pouvait-il lui-même servir de base à un pluriel ?glemyg. Un autre cas similaire est le mot linnod, qui n’est nulle part expliqué clairement mais utilisé dans le SdA Appendice A : « [Gilraen] ne répondit que par ce linnod : Onen i-Estel Edain, ú-chebin estel anim [J’ai donné l’Espoir aux Edain, je n’ai pas gardé d’espoir pour moi-même] ». Qu’est donc vraiment un linnod ? Sachant que -od est une terminaison employée pour former des nomina unitatis, comme filigod de filig ci-dessus, on peut reconnaître dans linnod ce genre de formation, basée de façon transparente sur lind « chant » (*lindod devenant naturellement linnod, étant donné que la phonologie du sindarin ne permet pas de-nd- intervocalique). Un linnod est donc une sorte d’unité dans un chant, et l’exemple fourni indique que c’est un vers, une ligne seule dans un chant. De nouveau, cela n’a guère de sens de dire que linnod est le « singulier » de lind (comme si ce mot pour « chant » devait être considéré comme un pluriel juste parce qu’un chant est fait de vers). Nous devons plutôt considérer linnod comme un nom dérivé, un mot indépendant pour « vers » qui peut probablement avoir son propre pluriel linnyd « des vers ». (Dans le cas du linnod de Gilraen, il semble clair que son « vers » particulier ne faisait pas partie d’un chant plus long ; c’était juste un vers ou un très court poème en lui-même.) Les noms en -ig semblent dénoter spécifiquement un membre d’une paire, comme dans les exemples cités ci-dessus : gwanunig « un jumeau » de gwanûn « paire de jumeaux », ou lhewig « une oreille » à côté de lhaw « paire d’oreilles ». On peut une fois de plus discuter du fait que gwanûn, lhaw soient vraiment les « pluriels » de gwanunig, lhewig ; ces dernières formes dénotent simplement une unité issue d’un couple.
Le premier élément des composés
Un exemple cité plus haut, Edenedair « Pères des hommes » (MR:373) est visiblement le pluriel d’un composé, Adanadar « Père des Hommes » (adan + adar). Nous voyons ici que l’inflexion se prolonge tout au long du mot, tous les a en syllabes non finales devenant e, comme s’il s’agissait d’un mot simple. Cependant, il aurait probablement été acceptable aussi d’utiliser le pluriel ?Adanedair, en laissant le premier élément du composé inaltéré et en infléchissant seulement adar « père » (en edair). Dans WJ:376, Tolkien discute dans une note des pluriels d’orodben « montagnard » et rochben « cavalier » (en fait des composés : orodben « personne de montagne » et rochben « personne de cheval »). L’affection par i observée au pluriel se prolongeait à l’origine tout au long du mot, donnant les formes örödbin et röchbin (graphiées « oeroedbin » et « roechbin » dans WJ:376 ; ces mots seraient devenus eredbin et rechbin en sindarin du temps de Frodon, bien que Tolkien ne mentionne pas ces formes plus tardives). Néanmoins, Tolkien nota plus loin que « la forme normale [c.à.d. sans umlaut] du premier élément était souvent restaurée quand la nature de la composition demeurait évidente » ; ainsi le pluriel de rochben pouvait aussi être rochbin, l’inflexion n’affectant que la voyelle de l’élément final -ben « personne », tandis que roch « cheval » est inchangé. (Cela implique que le pluriel d’orodben « montagnard » pouvait de même être orodbin avec orod « montagne » sous sa forme normale, bien que la forme orodbin ne soit pas mentionnée dans WJ:376.) Dans le composé Edenedair, le premier élément n’a pas été restauré, mais comme nous l’avons déjà mentionné, la forme ?Adanedair aurait probablement été possible aussi.
LE PLURIEL DE CLASSEÀ côté du pluriel normal, le sindarin a aussi un pluriel appelé de classe, ou pluriel collectif. Dans RGEO:74, Tolkien établit que « le suffixe -ath (à l’origine un suffixe nominal collectif) était utilisé comme pluriel de groupe, embrassant toutes les choses du même nom, ou celle associées, arrangées ou organisées d’une façon particulière. Ainsi elenath (comme pluriel de êl, pl. [irrégulier] elin) signifie « la foule des étoiles », c.à.d. (toutes) les étoiles (visibles) du firmament. Cf. ennorath, le groupe de terres centrales constituant la Terre du Milieu. Notez aussi Argonath « la paire de pierres royales » à l’entrée du Gondor ; Periannath, « les Hobbits (en tant que race) », pl. collectif de perian, « demi-homme » (pl. periain). La Lettre du Roi nous fournit d’autres exemples : sellath dîn « ses filles » et ionnath dîn « ses fils », faisant référence à tous les fils et filles de Sam en tant que groupes. Dans certains cas, -ath semble avoir une forme plus longue -iath. WJ:387 donnne firiath comme pluriel de classe de feir25 « un mortel » (pluriel normal fîr) ; cf. aussi le « pl. collectif » giliath « étoiles » dans LR:358 entrée GIL (comme dans Osgiliath « Citadelle des Étoiles »). Dans des versions plus anciennes de cet article, nous expliquions que l’intrusion de ce i devant -ath était le reste d’un ancien y préservé à cet endroit (anciennement firya « mortel », gilya « étoile »). C’est peut-être correct dans le cas des mots firiath et giliath, mais il semblerait que la terminaison longue -iath apparaisse à chaque fois que la terminaison de pluriel de classe est ajoutée à un mot dont la voyelle radicale est i : cette voyelle a un écho dans la terminaison.
Si la terminaison -ath est ajoutée à un nom se terminant en -nc ou -m, il se transformeront pour des raisons phonologiques en -ng- et -mm- respectivement, tandis que les finales -nt et -nd deviendront toutes deux -nn- : les pluriels de classe de mots comme ranc « bras », lam « langue », cant « forme » et thond « racine » seront rangath, lammath, cannath, thonnath respectivement. Souvenez-vous aussi que comme le son [v] ne s’écrit f qu’en finale, il s’écrira comme il se prononce – simplement v – à chaque fois qu’une terminaison sera ajoutée. Ainsi le pluriel de classe d’un mot comme ylf « vase à boire » s’écrira ylvath.
Dans certains cas, d’autres terminaisons que -ath semblent être employées, comme -rim « peuple » ; dans WJ:388, on dit que Nogothrim est le pluriel de classe de Nogoth « Nain ». Par ailleurs, une autre terminaison est -hoth « peuple, foule, horde », cf. Dornhoth « le Peuple Contrefait26 », un autre terme elfique pour les Nains. L’Appendice du Silmarillion (entrée hoth) signale que cette terminaison est utilisée « presque toujours dans un sens péjoratif » et mentionne l’exemple Glamhoth « horde bruyante », un surnom elfique des orques. Celui qui appela pour la première fois les Hommes des Neiges de Forochel Lossoth (pour *Loss-hoth, loss = « neige »), à l’évidence, ne les aimait pas. Dans les Lettres:178, Tolkien explique qu’alors que le pluriel normal d’orch « orque » est yrch, « les orques, comme race, ou comme la totalité d’un groupe mentionné auparavant, auraient été orchoth » (évidemment pour orch-hoth). On peut discuter du fait que des formes comme Nogothrim ou Lossoth soient réellement des « pluriels » ou simplement des composés : Peuple des Nains, Horde des Neiges. Les mots avec la terminaison « collective » -ath prennent l’article pluriel in, si bien qu’ils sont visiblement considérés comme pluriels. Les mots en -rim et en -hoth semblent se comporter de la même façon ; cf. le nom Tol-in-Gaurhoth « Île des Loups-Garous » (Silmarillion ch. 18). Dans les Lettres:178, Tolkien établit que « les pluriels généraux [c’est moi qui souligne] étaient très souvent fabriqués en ajoutant à un nom (ou toponyme) un mot signifiant “tribu, foule, horde, peuple” » – à savoir les terminaisons dont nous venons de parler. Il semble donc que d’un point de vue grammatical, les formes comportant ces terminaisons doivent être vraiment considérées comme des pluriels, non comme des composés.
LES CAS NON FLÉCHISAutant que nous puissions le voir d’après ce qui a été publié, le nom sindarin n’est pas fléchi en un grand nombre de cas comme en quenya. La langue ancestrale commune au quenya et au sindarin était une langue casuelle, mais en sindarin les terminaisons significatives ont été perdues (bien qu’on puisse en trouver des traces dans certains mots – par exemple, ennas « là » devait autrefois se terminer par une désinence de locatif similaire au quenya -ssë). Le gris-elfique dépend de prépositions plutôt que de désinences casuelles. Il est notable, cependant, que les noms sindarins puissent être utilisés comme génitifs sans que leur forme ne change. Nous avons déjà cité l’inscription de la Porte de la Moria comme exemple : Ennyn Durin Aran Moria, « les Portes de Durïn, Seigneur de la Moria », où les noms Durin et Moria servent de génitifs non fléchis : de Durïn, de (la) Moria. Pour dire « X de Y », il vous suffit de juxtaposer les mots : X Y. La Lettre du Roi nous fournit d’autres exemples : Aran Gondor « Roi (du) Gondor », Hîr i Mbair Annui « Seigneur (des) Terres de l’Ouest [lit. Occidentales] », Condir i Drann « Maire (de) la Comté ». Tolkien note que ces génitifs non fléchis descendent probablement de « formes flexionnelles » (WJ:370). À un stade antérieur, le sindarin avait probablement la même désinence de génitif -o que le quenya, mais elle fut perdue avec les autres voyelles finales (Le dialecte doriathrin du sindarin montre parfois une désinence de génitif en -a, comme dans l’épithète de Túrin Dagnir Glaurunga « le Fléau de Glaurung » ; cf. aussi Bar Bëora pour « la Maison de Bëor » dans WJ:230. L’origine de cette désinence est des plus floues, et elle n’est apparemment pas utilisée en sindarin standard.)
Parfois un ou les deux noms d’une expression génitive est quelque peu abrégé. Les consonnes doubles peuvent être simplifiées ; comparez toll « île » avec tol dans un nom comme Tol Morwen « Île de Morwen » (WJ:296). Les voyelles longues peuvent être abrégées : comparez dôr « pays » avec dor dans Dor Caranthir « Pays de Caranthir » (WJ:183). Mais cet abrégement n’est pas nécessaire pour produire du sindarin correct : cf. Hîr plutôt que Hir dans l’expression Hîr i Mbair Annui « Seigneur des Terres de l’Ouest » dans la Lettre du Roi.
Non seulement le génitif, mais aussi le datif peut être exprimé par un nom sindarin dont la forme ne change en aucune façon. En témoigne la première partie du linnod de Gilraen dans l’Appendice A du SdA : Onen i-Estel Edain, « j’ai donné l’Espoir aux [Dún]edain ». L’objet indirect, ou objet au datif, est clairement Edain – mais il ne montre aucune désinence casuelle, ni quoi que ce soit qui corresponde à la préposition « à » [contractée ici avec l’article défini, NdT]. Le datif est apparemment exprimé par le seul ordre des mots. Cette construction peut se comparer à l’anglais « I gave the Edain Hope », ici aussi sans préposition ni désinence casuelle – mais alors que l’anglais dans un tel cas insère l’objet indirect avant l’objet direct, en sindarin l’objet indirect suit l’objet direct [comme en français : « J'ai donné l'Espoir aux Edain », NdT].
Le nom sindarin, comme d’autres parties du discours, est souvent sujet à certaines mutations des consonnes initiales. C’est vers celles-ci que nous allons maintenant tourner notre attention.
3. LES MUTATIONS CONSONANTIQUES
En sindarin, les consonnes initiales subissent souvent certains changements, si bien qu’un même mot peut apparaître sous des formes différentes (les mots commençant par une voyelle ne sont pas affectés). Ces changements sont appelés mutations, avec une série de sous-catégories (mutation douce, mutation nasale, etc.). Considérez deux mots tout à fait distincts comme saew « poison » et haew « habitude ». Une régle de mutation dicte que s, dans certains contextes grammaticaux, devient h. L’article i « le, la » est un des déclencheurs de cette mutation, si bien que si nous le préfixons à saew pour exprimer « le poison », le résultat n’est pas **i saew. À la place, « le poison » doit être i haew. Bien que haew signifie aussi « habitude », un usager compétent du sindarin ne fera pas d’erreur sur i haew (en pensant que cela signifie « l’habitude » au lieu de « le poison »). En effet, dans la position où s devient h, la règle de mutation dicte aussi que h devient ch. Si nous combinons donc haew « habitude » avec l’article i, nous obtiendrons i chaew pour « l’habitude », les mots restant bien distincts. Néanmoins, il est évident qu’il y a là amplement matière à confusion si l’on ne comprend pas le système de mutations du sindarin. Il n’est que trop facile d’imaginer un étudiant naïf voyant dans un texte la combinaison i haew et regardant à haew au lieu de saew dans son lexique – et concluant faussement que i haew signifie « l’habitude » et non « le poison », sans qu’il lui vienne à l’esprit que haew n’est que la forme que prend le mot saew dans cette position particulière. Il est à peu près impossible d’utiliser un lexique sindarin correctement sans comprendre le système de mutations ; dans certains cas, le lexique serait absolument trompeur.
Nous allons essayer de décrire les diverses mutations, autant qu’on puisse les reconstruire. Les témoignages directs étant maigres, nous devrons dans de nombreux cas nous reposer sur notre compréhension générale de la phonologie du sindarin pour combler les lacunes. Ce qui suit est basé sur une analyse complète (menée en grande partie par l’éminent sindariste David Salo), mais des publications futures pourraient très bien l’infirmer sous certains angles. Cependant, les mutations les plus fréquentes (douce et nasale) sont assez bien attestées, si bien que nous pouvons en reconstruire les règles avec une relative confiance.
I. MUTATION DOUCEMutation la plus fréquente, elle est aussi connue sous le nom de lénition (= « adoucissement »). Le nom reflète le fait que par cette mutation, les sons « durs » ou sourds comme p et t sont « adoucis » en les sonores b, d, tandis que les b, d d’origine sont « adoucis » un peu plus en spirantes v, dh. Nous décrirons les effets de la mutation douce avant de discuter en détail où elle a lieu, mais nous pouvons noter que la lénition apparaît typiquement après des particules terminées par une voyelle, lorsqu’une telle particule précède immédiatement un mot et lui est étroitement associée, tel l’article défini i (« le, la »). Dans les Lettres:279, Tolkien commente la lénition c > g et note qu’elle s’utilise « après des particules étroitement liées (comme l’article) ». L’arrière-plan phonologique de ce phénomène n’est pas très difficile à comprendre. Dans l’évolution du sindarin, de nombreuses consonnes ont changé après une voyelle ; par exemple, c est devenu g et t est devenu d (comparez le sindarin adar « père » au mot primitif atar, encore préservé en quenya). Ce qui s’est passé est que des particules précédant immédiatement un mot, comme les prépositions ou l’article, se sont associées si étroitement au mot lui-même que l’expression particule + mot principal tout entière fut perçue comme une sorte d’unité. Ainsi un mot comme tâl « pied », apparaissant dans une expression comme i tâl « le pied », fut soumis à la même règle qui transforma atar en adar : comme le t est précédé par une voyelle, il se change en d – et tandis que tâl reste le mot pour « pied », « le pied » est par conséquent plutôt i dâl (voir LR:298 à propos de cet exemple). Voyez plus bas les divers usages de la mutation douce ; en décrivant les mutations elles-mêmes, nous utiliserons comme exemples les changements qui ont lieu après l’article défini i.
La mutation douce change les occlusives sourdes p, t, k en sonores b, d, g ; les b, d d’origine deviennent v, dh, alors que g disparaît complètement. (Il faut remarquer que les mutations décrites ici pour b, d, g ne s’appliquent que lorsque ces sons dérivent de b, d, g primitifs. En sindarin, les b, d, g initiaux peuvent aussi dériver de mb, nd, ñg, et dans ce cas la forme lénifiée est différente. Voyez la section « L’évolution des occlusives prénasalisées » plus bas.)
pân « planche » > i bân « la planche »
caw « haut » > i gaw « le haut »
tâl « pied » > i dâl « le pied »
bess « femme » > i vess « la femme »
daw « obscurité » > i dhaw « l’obscurité »
gaw « vide » > i 'aw « le vide »
NOTE : À l’origine, g se transformait en la spirante vélaire gh, mais ce son a disparu ultérieurement (i ghaw devenant i 'aw. Pour indiquer que g a été lénifié en zéro, on peut utiliser l’apostrophe ' comme dans cet exemple, mais les écrits de Tolkien sont incohérents sur ce point. Dans UT:390, CLI 3:183, nous avons Curunír 'Lân pour « Saroumane le Blanc », l’apostrophe indiquant à l’évidence que le deuxième mot (l’adjectif « blanc ») est glân quand il n’est pas muté. Cf. aussi galadh « arbre » > i 'aladh « l’arbre » dans LR:298 (écrit galað, i•'alað). Mais dans le Silmarillion, nous avons des noms comme Ered Wethrin « Montagnes de l’Ombre [NdT : littéralement “ombreuses”] », wethrin étant une forme lénifiée de gwethrin, le pluriel de l’adjectif gwathren « ombreux » (comparez avec gwath « ombre », LR:396 entrée WATH). Peut-être utiliserait-on un équivalent graphique d’Ered 'Wethrin en tengwar, Tolkien omettant parfois l’apostrophe dans les noms qui apparaissent dans ses récits.
Ces consonnes subissent visiblement les mêmes mutations si elles font partie d’un groupe :
blabed « battement » > i vlabed « le battement »
brôg « ours » > i vrôg « l’ours »
claur « splendeur » > i glaur « la splendeur »
crist « fendoir (épée) » > i grist « le fendoir »
dring « marteau » > i dhring « le marteau »
gloss « neige » > i 'loss « la neige »
grond « massue » > i 'rond « la massue »
gwath « ombre » > i 'wath « l’ombre »
prestanneth « affection » (perturbation) > i brestanneth « l’affection »
trenarn « récit » > i drenarn « le récit »
Les consonnes h, s et m sont lénifiées en ch, h et v, respectivement :
hammad « habillement » > i chammad « l’habillement »
salph « soupe » > i halph « la soupe »
mellon « ami » > i vellon « l’ami » (écrit aussi i mhellon)
Remarquons que b et m deviennent tous deux v après lénition. Dans quelques cas, une ambiguïté en résulte. Considérons deux adjectifs comme bell « fort » et mell « cher, aimé » : seul le contexte permet de décider si i vess vell signifie « la femme forte » ou « la chère femme ». (En sindarin, l’adjectif suit normalement le nom qu’il décrit, et dans cette position, l’adjectif subit la lénition.) Le produit de la mutation de m est parfois plutôt écrit mh (comme dans la Lettre du Roi, SD:128-9 : e aníra ennas suilannad mhellyn în « il désire y saluer ses amis »). Il semble qu’en sindarin du Troisième Âge, ce mh n’était plus prononcé différemment du v, bien que la distinction ait pu être maintenue en tengwar. Auparavant, mh était semble-t-il une variante nasale distincte de v, que l’on peut aussi appeler « m spirant ». Pensez au SdA, Appendice E, dans le discussion sur les runes : « En sindarin (archaïque), on avait besoin d’un signe pour dénoter un m spirant (ou v nasal)27. »
Le son hw (w sourd, comme l’anglais wh des dialectes qui le gardent encore distinct de w) devient probablement chw en position mutable :
hwest « brise » > i chwest « la brise »
(Dans le « noldorin » des Etymologies, ce son est chw en toutes positions, même quand le mot n’est pas muté, mais il semble que Tolkien ait révisé cela plus tard.)
Les spirantes sourdes f, th, la nasale n et les liquides r, l ne sont pas affectées par la mutation douce :
fend « seuil » > i fend « le seuil »
thond « racine » > i thond « la racine »
nath « toile » > i nath « la toile »
rem « filet » > i rem « le filet »
lam « langue » > i lam « la langue »
Le conportement des liquides sourdes rh, lh en position mutable est quelque peu incertain. L’idée présentée dans des versions anciennes de cet article était qu’elles se changeaient en r, l sonores normaux. Cela se basait avant tout sur l’exemple rhass « précipice », i rass avec l’article (LR:363 entrée KHARÁS), mais il s’agit là de « noldorin » plus que de sindarin. Une des révisions faites par Tolkien lorsqu’il transforma le « noldorin » en sindarin affecta les sons rh, lh. En « noldorin », ils descendaient de r, l normaux dans la langue primitive, lorsque ces sons apparaissaient à l’initiale. Toutefois, Tolkien décida ensuite que les r, l primitifs initiaux étaient inchangés en sindarin, un mot primitif comme lambâ « langue » donnant le sindarin lam (WJ:394, contrastant avec le « noldorin » antérieur, où ce mot était plutôt lham : LR:367 entrée LAB). Les sons rh, lh apparaissent encore à l’initiale en sindarin, mais sont dans cette langue dérivés des sr-, sl- initiaux primitifs (ex. srawê > sindarin rhaw, MR:350), non des r-, l- simples. Nous devons prendre en compte cette nouvelle origine quand nous conjecturons le comportement des rh, lh du sindarin en position mutable. Au fond, la mutation douce correspond à la façon dont certaines consonnes évoluent après voyelle. Les sr, sl primitifs médians deviennent thr, thl, ex. « noldorin » lhathron « auditeur, indiscret » (sindarin lathron ?) issu de la forme primitive la(n)sro-ndo (LR:368 entrée LAS2). C’est donc peut-être cela que la mutation de rh-, lh- pourrait produire, bien que nous manquions d’exemples :
rhaw « chair » > i thraw « la chair » (primitivement *i srawê)
lhûg « dragon » > i thlûg « le dragon » (primitivement *i slôkê)
Les usages de la mutation douce : La mutation douce a divers usages. Elle a lieu après une série de particules, prépositions et préfixes, l’exemple que nous avons utilisé jusqu’ici – l’article défini i – n’étant que l’une de ces particules. Typiquement, il s’agit de particules qui soit se terminent par une voyelle, soit se terminaient par une voyelle à un stade plus ancien. Une préposition comme na « vers, à » déclenche les mêmes mutations que l’article i, par exemple na venn « à un homme » (sans mutation : benn). Dans l’hymne à Elbereth (A Elbereth Gilthoniel), nous avons l’expression na-chaered « au loin » (voir RGEO:72 pour la traduction), haered « loin, le lointain » subissant la mutation douce pour devenir chaered. (Pour haered sous forme non mutée, observez le nom Haerast « Rive Lointaine » mentionné dans le Glossaire du Silmarillion, entrée Nevrast.)
Nous savons ou pouvons déduire que la mutation douce a lieu après les particules et préfixes suivants :
- le préfixe et préposition (?) ab « après, derrière, suivant » (anciennement apa, comme en quenya)
- la préposition adel « derrière, à l’arrière (de) » (qui était probablement *atele en vieux sindarin)
- la préposition et préfixe am « sur, au dessus de, par dessus, vers le haut » (cf. quenya amba) ; la mutation douce est attestée dans des composés comme ambenn « en amont » (am + une forme lénifiée de pend, penn « pente »)
- le préfixe ath- « des deux côtés, à travers » (anciennement *attha)
- le préfixe athra- « d’un côté à l’autre, à travers » (cf. un mot comme athrabeth, « débat », le deuxième élément étant une forme lénifiée de peth « mot »)
- la préposition be « selon » (peut-être aussi « comme », car elle doit correspondre au quenya ve)
- l’adverbe/préfixe dad « vers le bas » (cf. dadbenn « en aval », qui est dad + une forme lénifiée de pend, penn « pente »)
- la préposition di « sous, en dessous de »
- le préfixe go-, gwa- « ensemble » (utilisé peut-être aussi en tant que préposition indépendante « avec »)
- la préposition na « à, vers ; près de, à côté de, chez ; avec ; de »
- la préposition nu (no) « sous »
- la préposition trî « par, à travers » et le préfixe correspondant tre-
- l’élément négatif ú-, u- « non » ou « sans », utilisé comme préfixe, ex. ú-chebin *« je ne garde pas » dans le linnod de Gilraen (comparez avec la forme non mutée hebin « je garde »). Cf. aussi un mot comme ubed « dénégation » (u + ped, ce dernier mot étant la base du verbe « dire », d’où ubed = « non-dire »).
La phrase guren bêd enni « mon cœur me dit » (VT41:11) comprend une forme lénifiée du verbe pêd « dit ». Cet exemple semble indiquer qu’un verbe suivant immédiatement son sujet subit la lénition. Ce n’est pas le cas si le verbe vient avant le sujet, comme dans la phrase silivren penna (…) aglar elenath ! « scintillant décline (…) l’éclat de la foule étoilée ». Si le verbe penna « décline » venait après son sujet, il subirait la lénition : *Silivren aglar elenath benna, « scintillant, l’éclat de la foule étoilée décline » (un ordre des mots peut-être plus normal ; la version du SdA est poétique).
En sindarin, les adjectifs (y compris les participes) suivant le nom qu’ils décrivent subissent habituellement la lénition. En sindarin, un adjectif suit normalement le nom qu’il décrit ; on dit « île verte », Tol Galen, et non « verte île » [ce dernier étant l'ordre normal en anglais : green isle, NdT]. Galen est ici la forme lénifiée de calen « vert ». Un autre exemple du même genre est Pinnath Gelin « Crêtes Vertes », gelin étant une forme lénifiée de celin, lui-même le pluriel de calen (pour s’accorder avec « crêtes »). Le nom Talath Dirnen « Plaine Gardée » contient une forme lénifiée du participe passé tirnen « regardé, gardé » (cf. le verbe tir- « regarder, garder »). Eryn « bois » + morn « sombre » donne Eryn Vorn « Sombre Bois » (UT:436, 262, CLI 2:146). Dor Dhínen « Pays du Silence » (« Pays Silencieux ») comprend la forme lénifiée de dínen « silencieux » (WJ:333, 338). Il y a pourtant un petit nombre de cas où la mutation douce n’a pas lieu dans une telle combinaison. Le nom Dor Dhínen que nous venons de mentionner apparaît aussi comme Dor Dínen dans un bon nombre de textes (c’est le cas dans la version publiée du Silmarillion). Dans le SdA, nous rappellerons Rath Dínen ou « Rue du Silence » à Minas Tirith ; nous nous serions plutôt attendus à Rath Dhínen. (Cependant, la forme Barad-dûr au lieu de *Barad-dhûr pour « Tour Sombre » peut s’expliquer par le fait que les mots forment pratiquement un composé, comme indiqué par le tiret – bien que le second élément des composés subisse souvent la lénition lui aussi, voir plus bas.) Les cas où d apparaît là où nous attendrions dh peuvent occasionnellement s’expliquer par une transcription imprécise de la part de Tolkien, car il substituait parfois d à dh pour la simple raison qu’il trouvait le digraphe « barbare » (UT:265, CLI 2:153). Toutefois, il n’est pas facile d’expliquer des cas comme Cú Beleg plutôt que *Cú Veleg pour « Grand Arc » (beleg « grand » ; pour « grand arc » cf. le chant Laer Cú Beleg « Chant du Grand Arc28 » mentionné dans le Silmarillion, chapitre 21). Un autre exemple est le nom Nan Tathren, « Vallée des Saules » ou littéralement « Vallée Sauleuse » ; nous aurions pu attendre à la place *Nan Dathren. Il nous faut probablement supposer que ces discordances sont simplement dues au fait qu’il existait de nombreuses variantes ou dialectes du sindarin, et que les règles d’apparition de la mutation douce différaient quelque peu d’un dialecte à l’autre. (Je conseillerais cependant à ceux qui écrivent en sindarin de conserver la lénition des adjectifs en cette position, puisque ce semble être la règle principale).
Quand un mot est utilisé comme second élément d’un composé, il subit souvent des changements similaires aux effets de la mutation douce. Tolkien établit (dans Lettres:279) que « les initiales des mots en composition » subissaient la lénition (il utilisa l’exemple Gil-galad, qui représente *Gil-calad « Lumière stellaire » ; cf. la forme non mutée calad « lumière » dans UT:65, CLI 1:103 – toutefois, PM:347 donne une autre explication de l’élément galad). Dans RGEO:73, Tolkien mentionne « le changement en S[indarin] du t médian > d » : dans l’hymne à Elbereth, nous avons palan-díriel pour *palan-tíriel « ayant regardé au loin » (comparez avec le verbe tir- « regarder, voir, garder »).
D’autre exemples comprennent des composés comme Calenhad « Espace Vert » (calen « vert » = sad « place, endroit », UT:42529), Elvellyn « Amis des Elfes » (El = forme réduite du mot pour « Elfe » = mellyn « amis », WJ:412) ou Nindalf « Platerrague30 » (un composé de nîn « mouillé, trempé » et talf « plaine », voir A Tolkien Compass p. 195). Des personnes mal informées ont parfois supposé qu’un nom comme Gildor signifiait « Pays des Étoiles », c.à.d. que l’élément final était le même que dans les noms de pays comme Gondor, Mordor, etc., mais « Pays des Étoiles » semble bien étrange comme nom de personne. L’élément final de Gildor est en réalité taur « roi, maître », fusionné avec un adjectif identique signifiant « élevé, noble ». Dans Gildor, t devient d par lénition, et au inaccentué devient o. Une meilleure interprétation de ce nom est donc « Seigneur des Étoiles ».
L’adverbe négatif avo, utilisé avec un impératif pour exprimer un ordre négatif, provoque la mutation douce du verbe qui le suit : caro ! « fais (le) ! », mais avo garo ! « ne (le) fais pas ! ». Avo peut aussi se réduire à un préfixe av-, toujours suivi par la même mutation : avgaro signifie la même chose qu’avo garo. Voyez WJ:371.
Un nom subit aussi la lénition lorsqu’il est objet d’un verbe, même s’il n’est pas précédé de l’article. Le sindarin possède ainsi une sorte d’« accusatif ». Observez une phrase de la Lettre du Roi : ennas aníra i aran… suilannad mhellyn în, « le roi désire y… saluer ses amis », où mhellyn est la forme lénifiée de mellyn « amis » (et une variante graphique de vellyn comme dans Elvellyn « Amis des Elfes » ci-dessus). Le mot « amis » subit la lénition en tant qu’objet du verbe « saluer ». On se demande si l’absence de lénition était la raison pour laquelle Gandalf comprit mal l’inscription de la Porte de la Moria : Pedo mellon a minno, « dites “ami” et entrez ». Gandalf, comme nous nous en souvenons, pensa d’abord que cela signifiait « parlez, ami, et entrez ». Normalement, mellon aurait vraisemblablement subi la lénition en tant qu’objet de pedo « dites » (*pedo vellon), mais celui qui réalisa l’inscription avait visiblement ignoré les règles normales de lénition et donné le mot mellon sous la forme exacte qui devait être prononcée pour que les portes s’ouvrent. (Bien entendu, nous ne savons pas comment le mécanisme « magique » ou para-technologique des portes fonctionnait, mais cela devait être une sorte d’intelligence artificielle ne répondant qu’à la séquence de sons m-e-l-l-o-n.) Peut-être fut-ce pour cela que Gandalf ne comprit pas tout de suite que mellon était l’objet de pedo « dites, parlez » et le prit pour un vocatif : « Parle, ô ami ! ». La forme de sindarin employée pour cette inscription n’utilisait peut-être pas du tout la lénition de m en mh/v, mais il existe réellement une variante de l’inscription de la Porte de la Moria où les Tengwar semblent dénoter pedo mhellon au lieu de pedo mellon. (Voyez J. R. R. Tolkien : Artiste & Illustrateur, p. 158.)
On pensait naguère que la conjonction a « et » déclanchait la mutation douce (un point de vue que réflétaient aussi certaines des versions les plus anciennes de cet article). La raison en était l’expression Daur a Berhael « Frodon et Sam[sagace] » dans SdA3/VI ch. 4. On observa, ce qui est exact, que Berhael « Samsagace31 » est une forme lénifiée de Perhael, et l’on en conclut un peu vite que c’était la conjonction a placée devant qui causait la mutation. Pourtant, l’inscription de la porte de la Moria a a minno, et non **a vinno, pour « et entrez ». Comme la lénition de mellon « ami » en vellon est omise dans cette même inscription, on peut penser qu’elle est écrite dans une forme de sindarin qui n’utilise pas la lénition m > v. Toutefois, il existe une variante de l’inscription dans J. R. R. Tolkien : Artiste & Illustrateur, p. 158. Dans cette version, le mot mellon est lénifié (mhellon/vellon) – mais le mot minno qui suit la conjonction ne montre toujours pas de lénition, ce qui enterre une fois pour toutes la théorie selon laquelle a « et » déclenche la mutation douce. Pourquoi Perhael est-il donc lénifié ? Il faut prendre le contexte en considération. La phrase entière est : Daur a Berhael, Conin en Annûn, eglerio ! Selon Lettres:308, cela signifie « Frodon et Sam, Princes de l’Ouest, glorifiez (les) ! ». En fait, il n’y a pas de pronom « les » dans la phrase sindarine, comme indiqué par les parenthèses. L’objet du verbe eglerio « glorifiez » est bien sûr « Frodon et Sam », et en tant qu’objets, ces noms subissent la lénition. La phrase est simplement une forme réarrangée de *eglerio Daur a Berhael, Conin en Annûn « glorifiez Frodon et Sam, princes de l’Ouest ». Il n’y a donc pas seulement le nom Perhael qui est lénifié (en Berhael) ; il nous faut supposer que Daur est aussi une forme lénifiée, la version non mutée étant Taur. (Selon LR:389, entrée TÂ, TA3, le « noldorin »/sindarin avait un vieil adjectif taur « élevé, noble », employé dans les « anciens titres » ; ce serait une épithète honorifique adéquate pour Frodon.) – Comme l’indique l’exemple Daur a Berhael, Conin en Annûn « Frodon et Sam, princes de l’Ouest », la lénition n’est pas réalisée dans une expression entière quand sa dernière partie n’est qu’une apposition de la première. Les mots principaux, Taur et Perhael, sont lénifiés – mais l’expression Conin en Annûn « princes de l’Ouest », qui n’est qu’une apposition à Daur a Berhael, ne l’est pas (donc pas de substitution par « Gonin en Annûn »). Cf. aussi un exemple comme i Cherdir Perhael, Condir « [le] Maître Samsagace, Maire » issu de la Lettre du Roi : Herdir « Maître » est lénifié à cause de l’article qui le précède (en fait, il l’aurait été même sans l’article, puisque cette expression est aussi l'objet d’un verbe), mais là, le nom Perhael « Samsagace » et son titre Condir ne sont pas sujets à la mutation douce, parce qu’ils sont en apposition à Herdir (donc pas de « i Cherdir Berhael, Gondir »). La règle est donc que quand plusieurs mots sont en apposition, seul le premier d’entre eux subit la mutation (et cela vaut probablement pour toutes les mutations).
NOTE : Tolkien révisa à plusieurs reprises les règles de lénition. Il faut mentionner une règle obsolète. Comme noté plus haut, le génitif peut être exprimé exclusivement par l’ordre des mots en sindarin : Ennyn Durin Aran Moria « (Les) Portes (de) Durïn, Seigneur (de la) Moria ». Selon une règle que Tolkien rejeta plus tard, le deuxième nom d’une telle construction subit la lénition. Ainsi, la première ébauche de l’inscription de la Porte de la Moria se lit Ennyn Dhurin Aran Voria avec Durin et Moria lénifiés. Comparez avec certaines expressions au génitif des Etymologies, LR:369 : Ar Vanwë, Ar Velegol, Ar Uiar pour « Jour de Manwë », « Jour de Belegol (Aulë) », « Jour de Guiar (Ulmo) » (B et m étant lénifiés en v et g en zéro). Après la révision, ces formes auraient été vraisemblablement remplacées par *Ar Manwë, *Ar Belegol, *Ar Guiar.
II. MUTATION NASALEQuoique ce nom semble sorti d’un film d’horreur (ou de Pinocchio), il fait en réalité référence à un autre phénomène important de la phonologie du sindarin. De même que l’article singulier i « le, la » déclenche la mutation douce, l’article pluriel « les » déclenche la mutation nasale : Tolkien posa explicitement que « la mutation nasale… apparaît après l’article pluriel in : thîw, i Pheriannath » (Lettres:427 – il semble que Humphrey Carpenter, en éditant cette lettre, pensa que « in » était ici la préposition anglaise [in « en, dans », NdT] plutôt que l’article sindarin in, puisqu’il ne met pas le mot en italiques !) D’autres particules déclenchant la mutation nasale seraient la préposition et préfixe an « pour, à » et la préposition dan « contre », utilisée aussi comme préfixe « re- ».
Les exemples utilisés par Tolkien dans Lettres:427 cités ci-dessus, thîw et i Pheriannath, proviennent de l’inscription de la Porte de la Moria et des louanges que reçurent les Porteurs de l’Anneau sur les champs de Cormallen. Dans le premier cas, nous avons i thiw hin pour « ces signes », litérallement « les signes ces ». (L’abrègement de thîw en thiw a probablement quelque chose à voir avec le mot suivant hin « ces », et nous n’avons pas à le prendre en compte ici.) Frodon et Sam furent loués avec les mots aglar 'ni Pheriannath « gloire aux Semi-hommes » ('ni étant une forme brève de an i « aux »). Mais pourquoi l’article i est-il apparemment employé en conjonction avec ces pluriels, alors que nous avons déjà établi que le mot pour « les » est plutôt in ? Une autre anomalie semble être que les mots pour « lettres, signes » et « Semi-hommes » apparaissent soudain comme thîw (thiw) et Pheriannath au lieu de tîw et Periannath, bien que ces mots soient attestés dans le SdA lui-même (Appendice B, chronologie du Troidième Âge, entrée 1050 : « …apparaissent, pour la première fois dans les chroniques, les Periannath » - tandis que dans l’Appendice E, il est fait référence aux « tengwar ou tîw, traduits ici par “lettres” »). Ces deux problèmes sont résolus quand nous prenons en compte les effets de la mutation nasale. I thîw et i Pheriannath représentent en réalité in tîw, in Periannath. La Lettre du Roi a a Pherhael pour « à Perhael (Samsagace) » ; cela représente an « pour » + Perhael. Si nous voulions dire in cirth = « les runes », cela se manifesterait comme i chirth. En termes de phonologie diachronique, ce phénomène dans son ensemble s’explique aisément. En vieux sindarin, p, t, k (c) suivant un n ont été aspirés, se transformant en les aspirées ph, th, kh. Observez un mot vieux sindarin comme thintha- « s’éteindre » (LR:392 entrée THIN), qui représente sans aucun doute un *thintâ- encore plus ancien avec la terminaison verbale courante -tâ. De même nous avons in thîw > in thîw (th étant ici un t aspiré plutôt qu’une spirante þ). Plus tard, les aspirées se sont changées en spirantes et la nasale précédente leur a été assimilée, disparaissant en fait (in þîw > iþ þîw, i þîw, écrit normalement i thîw en alphabet latin).
Les mutations nasales des occlusives sourdes p, t, c sont donc ph, th, ch. Les combinaisons initiales cl, cr, tr, pr se comportent probablement de la même façon que les simples occlusives en cas de mutation nasale (par conséquent, si nous combinions les mots claur « splendeur », crûm « main gauche », trenarn « récit », prestanneth « affection » avec la préposition an « pour, à », nous pourrions voir a chlaur, a chrûm, a threnarn, a phrestanneth).
Les occlusives sonores b, d, g se comportent différemment quand elles sont soumises à la mutation nasale. Elle ne se changent pas en spirantes comme les occlusives sourdes. Leur comportement, toutefois, a été l’objet d'une certaine confusion. Selon les conceptions présentées dans des versions anciennes de cet article, n + b, d, g produisaient mb, nd, ng. Il n’y a guère de doute que c’est vraiment ce que Tolkien imaginait à un stade. Cela se voit à l’exemple Cerch iMbelain « Faucille des Valar » dans LR:365 entrée KIRIK, clairement cerch « faucille » + in article pluriel « des/les » + Belain « Valar ». Cependant, un exemple tardif indique que Tolkien abandonna ce système « noldorin » en sindarin. Dans WJ:185, nous avons Taur-i-Melegyrn « Forêt des Grands Arbres ». Il s’agit clairement de taur « forêt » + in article pluriel « des/les » + beleg « grand » + yrn « arbres ». (Le mot beleg est répertorié dans l’Appendice du Silmarillion, où il est glosé « puissant ».) Ici, on voit que n + b produit m ; en appliquant le même système, « Faucille des Valar » serait bien entendu Cerch i Melain (pas Mbelain, comme précédemment). Par analogie, il nous faut conclure que n + d produit n simple, tandis que n + g se change en ng (un son simple comme dans l’anglais sing, parfois graphié ñ par Tolkien, non ce son simple suivi d’un g distinct, comme dans l’anglais finger) :
in « les » + Dúredhil « Elfes Sombres » = i Núredhil « les Elfes Sombres »
in « les » + gelaidh « arbres » = i ngelaidh (à savoir i ñelaidh) « les arbres »
in « les » + beraid « tours » = i meraid « les tours »
Théoriquement, nous avons là des consonnes doubles (innúredhil, iññelaidh, immeraid), bien que cela ne se reflète guère dans la prononciation. Mais dans le cas des prépositions an « pour, à » et dan « contre », qui déclenchent des mutations similaires, il serait conforme aux principes généraux de Tolkien de le marquer dans l’écriture (bien que nous manquions d’exemples pour faire un exact parallèle) :
an + Dúredhel « Elfe Sombre » = an Núredhel (plutôt que simplement a Núr...) « pour un Elfe Sombre »
an + galadh « arbres » = an Ngaladh « pour un arbre » (graphie romanisée provisoire pour añ Ñaladh, dont l’équivalent apparaîtrait probablement en tengwar)
an + barad « tour » = am marad « pour une tour »
Il est souhaitable de garder la préposition an clairement distincte de la conjonction a « et » ; des confusions pourraient se produire si nous écrivions simplement a Núredhel, a marad (le premier exemple pourrait être mal interprété « et un Elfe Sombre »).
Devant certains groupes de consonnes commençant par des occlusives sonores, tels que dr, gl, gr, gw, il semblerait qu’aucune mutation particulière n’ait lieu. Dans l’Appendice A du SdA, nous avons Haudh in Gwanûr pour « Tertre des Jumeaux » (non **Haudh i Ngwanûr) ; cf. aussi Bar-in-Gwael « Pays des Mouettes » (?) dans WJ:418 (non **Bar-i-Ngwael). Combiner ainsi an, dan, in avec des mots comme draug « loup », glân « frontière », grond « massue » ou gwêdh « lien » pourrait simplement produire dan draug « contre un loup », dan glân « contre une frontière », dan grond « contre une massue », dan gwêdh « contre un lien » (pluriels définis in droeg « les loups », in glain « les frontières », in grynd « les massues », in gwîdh « les liens »). Observez Tawar-in-Drúedain pour « Forêt des Drúedain (Hommes Sauvages) » dans UT:319, CLI 3:78 ; aucune mutation nasale visible ne modifie le dr initial, même s’il suit l’article pluriel in « les/des ». Cf. aussi l’exclamation gurth an Glamhoth « mort à (la) horde glapissante (= Orques) » dans UT:39, 54, CLI 1:67, 88, qui nous fournit un exemple attesté de an « à » suivi d’un mot en gl. Il est cependant probable que le n final de dan, an, in se prononce « ng » (ñ) devant des mots commençant par un groupe en g-, et peut-être s’écrivait-il ainsi en tengwar.
Les groupes br, bl, soumis à la mutation nasale, pourraient devenir ml, mr, ex. an « pour » + brôg = a mrôg (ou am mrôg) « pour un ours », pluriel défini i mrýg « les ours ». Nous n’avons pas d’exemples, mais c’est ce que suggéreraient les principes généraux.
Devant m, la prépositions an « pour, à » apparaît comme am : la Lettre du Roi a am Meril pour « à Meril [Rose] ». Dan « contre » deviendrait sûrement dam dans la même position (dam Meril « contre Meril »). L’article pluriel in suivi par m apparaît comme i ; WJ:418 a Bar-i-Mýl pour « Pays des Mouettes » (modification par Tolkien de Bar-in-Mýl avec le n intact). Cf. aussi une expression comme Gwaith-i-Mírdain « Peuple des Orfèvres », qui représente clairement …in Mírdain. Devant les mots en n, nous verrions de même in réduit à i (cf. i Negyth pour in Negyth « les Nains », WJ:338). Les prépositions an, dan seraient inchangées.
Devant s, in est une fois de plus réduit à i, comme dans Echad i Sedryn « Camp des Fidèles » (UT:153). Les prépositions an « pour, à » et dan « contre » pourraient apparaître sous les formes as, das devant s- (ex. as Silevril « pour un Silmaril »).
Il n’y a pas d’exemples montrant ce que fait la mutation nasale à un r- initial. En sindarin du Troisième Âge au moins, n + r produisait dhr (comme dans Caradhras = caran « rouge » + rass « corne »). « Contre une corne », dan + rass, produirait donc peut-être, disons, dadh rass ??? Le pluriel défini idh rais « les cornes », pour in rais ? mais en sindarin du Premier Âge, ou au moins dans le dialecte doriathrin, nous pourrions simplement avoir dan rass, in rais (comparez avec le nom de l’épée de Thingol Aranrúth « la Colère du Roi », indiquant que le changement nr > dhr n’avait pas encore eu lieu en ce temps).
Devant l, la nasale finale de l’article pluriel in disparaît. Observez Dantilais, un nom de l’automne dans PM:135 ; il s’agit, de façon transparente, de Dant i Lais « Chute des Feuilles » (pour Dant in Lais) écrit en un seul mot, sous forme de pseudo-composé. Les prépositions an, dan pourraient apparaître sous les formes al, dal devant un mot en l-.
Le comportement des L- et R- sourds, à savoir lh, rh, ne peut être que conjecturé. An « pour » + lhûg « dragon » ou rhavan « homme sauvage » pourrait produire al 'lûg « pour un dragon », adh 'ravan « pour un homme sauvage » (ou avec in = « les », i 'lýg pour il 'lýg « les dragons », mais idh 'revain « les hommes sauvages »). Le ' indiquerait la perte d’une consonne, le s des groupes originels sl-, sr- qui donnèrent lh-, rh-. Voyez plus bas mutation mixte à propos de l’exemple attesté (?) e-'Rach.
La mutation nasale transforme h en ch, comme dans Narn i Chîn Húrin « Histoire des Enfants de Húrin », i Chîn représentant i Hîn (comparez avec hên « enfant », pl. hîn). Il faut noter que la forme Narn i Hîn Húrin qui apparaît dans UT, CLI 1 est erronée. Dans LR:322, Christopher Tolkien confesse : « Narn i Chîn Húrin… est écrit ainsi en toutes ses occurrences, mais fut improprement changé par moi en Narn i Hîn Húrin (parce que je ne voulais pas que l’on prononce Chîn comme l’anglais moderne chin [« menton », NdT]). » (Cf. MR:373). Devant h > ch, les prépositions an, dan pourraient être écrites simplement a, da (a chên « pour un enfant », da chên « contre un enfant » - une autre possibilité serait d’écrire ach chên, dach chên, mais aucun mot sindarin non muté ne commence en ch, si bien qu’il n’y a pas de confusion possible avec a hên « et un enfant »).
La mutation nasale de hw pourrait suivre le même modèle (hypothétique) que lh, rh, ex. an « pour » + hwest « brise » > a 'west « pour une brise ».
Les sons th, f semblent insensibles à tous les types de mutations. In « les » + thynd « racines » apparaîtrait sans doute simplement comme i thynd ; dans le cas de an « pour » et dan « contre », nous pourrions avoir ath thond « pour une racine », dath thond « contre une racine », ou bien l’on peut simplement écrire a thond (et risquer la confusion avec « et une racine »), da thond. De même, in > i devant f (cf. i-Fennyr pour in-Fennyr dans LR:387 entrée SPAN). An, dan pouraient devenir af, daf devant f ; dans ce cas, f final serait prononcé en réalité [f] plutôt que [v], en dépit des conventions orthographiques normales de Tolkien. Comparez avec l’usage de ef comme forme assimilée de ed « de, depuis » devant les mots en f- ; voyez la section sur la mutation mixte ci-dessous.
III. MUTATION MIXTE« Mutation mixte » n’est pas un terme forgé par Tolkien ; nous ne savons pas comment il l’appelait. Dans les écrits publiés, il n’est nulle part fait explicitement référence à cette mutation ; nous observons simplement ses effets dans certains textes. Elle est parfois similaire à la mutation douce, parfois à la mutation nasale, et historiquement les deux mutations sont probablement impliquées – c’est pourquoi cette mutation peut être appelée « mixte » (mais parfois, elle diffère tout autant de la mutation douce que de la nasale !).
Nous ne trouvons pas moins de trois exemples de mutations mixtes dans une phrase de la Lettre du Roi : erin dolothen Ethuil, egor ben genediad Drannail erin Gwirith edwen « le huitième [jour] du Printemps, ou le deux(ième jour d’)Avril dans le comput de la Comté ». Nous avons là trois exemples de prépositions qui incorporent l’article défini sous la forme oblique -(i)n : deux fois erin « sur le/la32 » (or « sur » + in « le/la » > avec umlaut örin > plus tard erin), plus ben, traduit ici « dans le/la », mais plus littéralement « selon le/la » (be « selon » étant clairement le cognat du quenya ve « comme » ; d’où ben genediad Drannail « selon le comput de la Comté »). D’autres prépositions incorporant l’article sous la forme -in ou -n, comme nan « au/à la, vers le/la, près du/de la », uin « depuis le/la, du/de la » et peut-être 'nin « au/à la, pour le/la », seraient suivis des mêmes mutations (au moins au singulier – au pluriel, nous aurions peut-être plutôt la mutation nasale, cf. 'ni Pheriannath « aux Semi-hommes », pour 'nin [= an in] Pheriannath). Mais de quel genre de mutations parlons-nous ?
En raison du -n, nous pourrions nous attendre à quelque chose de similaire à la mutation nasale, mais la phrase issue de la Lettre du Roi montre que ce n’est pas le cas. Considérons les phrases erin dolothen « (sur) le huitième », ben genediad « selon le comput », erin Gwirith edwen « le deux Avril » (littéralement « sur l’Avril deuxième »). La forme non mutée de dolothen « huitième » est clairement tolothen (comparez avec toloth « huit », LR:394 entrée TOL1-OTH/OT). Pourtant, nous n’observons pas de mutation nasale (**eri[n] tholothen), mais plutôt un glissement t > d similaire à une mutation douce. Mais la mutation douce réduirait aussi g à zéro. Or, genediad « comput » et Gwirith « Avril » ne sont pas affectés quand ils sont précédés de ben, erin. (Nous savons que les formes non mutées auraient aussi un g- ; comparez genediad au verbe gonod- « compter » dans LR:378, entrée NOT, tandis que le nom de mois Gwirith est mentionné dans l’Appendice D du SdA.) Nous n’observons pas ici **erin 'enediad, **erin 'Wirith avec mutation douce régulière.
On peut constater que l’article génitif singulier e, en « du/de la » déclenche des mutations similaires. Considérons certains noms dans les divers récits catalogués dans MR:373. Dans Narn e•Dinúviel « Histoire du Rossignol », nous observons la même mutation t > d que dans erin dolothen pour erin tolothen (car la forme non mutée de Dinúviel est bien sûr la célèbre épithète de Lúthien, Tinúviel). Mais une fois de plus, nous voyons qu’aucune mutation douce similaire n’affecte les occlusives sonores b, d, g (cf. Gwirith, genediad qui restent inchangés). MR:373 cite aussi Narn e•Dant Gondolin « Histoire de la Chute de Gondolin », où dant « chute » ne subit pas de mutation (nous savons que la forme non mutée est aussi dant ; comparez avec Dantilais pour *« Chute des feuilles = Automne » dans PM:135 ; la racine est DAT, DANT « tomber (par terre) », LR:354). Nous n’y voyons pas **e•Dhant avec mutation douce.
L’origine de ces mutations « contradictoires » est évidemment en relation avec les mutations douce et nasale, opérant à des stades différents de l’évolution du sindarin. Nous n’avons pas besoin d’entrer ici dans les détails phonologiques, mais simplement de présenter leurs effets, pour autant qu’on puisse les reconstruire – dans une large mesure, il nous faut nous reposer sur la reconstruction.
Les effets les mieux attestés de la mutation mixte peuvent être tirés des exemples donnés ci-dessus. Les occlusives sourdes p, t, c sont voisées en b, d, g (pân « planche », caw « sommet », tâl « pied » > e-bân « de la planche », e-gaw « du sommet », e-dâl « du pied », et de même erin bân, erin gaw, erin dâl pour « sur la planche/du sommet/du pied »). Les occlusives sonores b, d, g sont inchangées (benn « homme », daw « de l’obscurité », gass « trou » > e-benn « de l’homme », e-daw « de l’obscurité », e-gass « du trou », et de même erin benn « sur l’homme » etc.) Il est à peine nécessaire de souligner que cela laisse de la place à bien des confusions, puisque la distinction phonématique entre occlusives sourdes et sonores est neutralisée en cette position. Seul le contexte peut nous indiquer si, disons, e-gost signifie « de la querelle [cost] » ou « de l’effroi [gost] ».
Devant la combinaison initiale tr-, nous observerions probablement la forme pleine de l’article génitif (en), et la combinaison tr elle-même muterait en dr, ex. trenarn « récit » > en-drenarn « du récit ». Un dr d’origine, comme dans draug « loup », se comporterait de la même façon, mais dans ce cas, il n’y a bien sûr pas de mutation visible (en-draug « du loup »). Les groupes pr et br pourraient devenir tous deux mr, l’article prenant la forme courte e- : prestanneth « affection » > e-mrestanneth « de l’affection », brôg « ours » > e-mrôg « de l’ours ». Le groupe bl, de même, pourrait devenir ml- comme dans blabed « battement » > e-mlabed « du battement ». La mutation mixte est ici similaire à la mutation nasale. Les combinaisons cl- et cr- se comporteraient davantage comme tr-, en étant voisées (en gl-, gr-), mais ne seraient précédées que la forme courte de l’article : claur « splendeur » > e-glaur « de la splendeur », crist « fendoir » (épée) > e-grist « du fendoir ». Par contre, la forme longue en- est employée devant gl-, gr-, gw-, et ces combinaisons ne subissent aucun changement : gloss « neige » > en-gloss « de la neige » (comparez avec Methed-en-glad « Bout du bois » dans UT:153), grond « massue » > en-grond « de la massue », gwath « ombre » > en-gwath « de l’ombre ».
Devant les mots en f-, l’exemple Taur-en-Faroth semblerait indiquer que l’article apparaît sous sa forme pleine en- (pour cet exemple, voir l’Appendice du Silmarillion, entrée faroth – néanmoins, Taur-en-Faroth ne semble pas précisément signifier « Collines des Chasseurs »). Le comportement des mots en h-, l-, m-, th- est très incertain ; il est possible que l’article génitif prenne la forme courte e-, et que la consonne initiale ne subisse pas de changements : e-hên « de l’enfant », e-lam « de la langue », e-mellon « de l’ami », e-thond « de la racine ». Peut-être aurions nous aussi e- devant les mots en s-, mais cette consonne deviendrait probablement h- : salph « soupe » > e-halph « de la soupe ». Devant n-, nous avons la forme longue en- : observez un nom comme Haudh-en-Nirnaeth « Colline des Larmes33 », qui apparaît dans le Silmarillion. Devant r-, l’article génitif pourrait prendre la forme edh- en raison de la dissimilation nr > dhr, ex. edh-rem « du filet » ; mais en-rem pourrait aussi être acceptable, au moins dans le dialecte doriathrin.
Nous n’avons plus à rendre compte que de trois sons ; tous descendent de groupes en s-, à savoir lh, rh, hw issus de sl-, sr-, sw- primitifs. Quel effet la mutation mixte a-t-elle sur les L, R, W sourds ? Nous avons une attestation possible d’une telle mutation : l’expression Narn e•'Rach Morgoth « Histoire de la Malédiction de Morgoth » dans MR:373. Cet exemple indique que 'rach est ce que devient le mot « malédiction » quand il est soumis à la mutation mixte. Malheureusement, ce mot n’est pas attesté ailleurs, si bien que nous ne savons pas avec certitude ce que serait la forme non mutée. On a généralement supposé que c’était une forme lénifiée de *grach. Mais dans ce cas, des exemples analogues suggèrent que « de la malédiction » serait *en-grach. Il est donc possible que la forme non mutée soit en fait *rhach, primitivement *srakk-, le ' de e•'rach marquant la perte de ce s (et/ou la perte de son effet sur la forme non mutée où s, bien que n’étant plus présent en tant que son distinct, a rendu le r suivant sourd : rh). Si cela est correct, nous nous attendrions à ce que la mutation mixte ait un effet similaire sur lh, hw, ex. lhûg « dragon » > e-'lûg « du dragon », hwest « brise » > e-'west « de la brise ».
Les prépositions qui incorporent l’article sous la forme -n ou -in déclencheraient des mutations similaires à celle que nous venons de décrire pour l’article génitif en-, mais il n’y a apparemment pas de variation entre des formes où le n est inclus et des formes « courtes » où il est omis, en parallèle avec la variation en/e : un n représentant l’article est toujours présent. (Voyez le contraste entre erin dolothen et e•Dant : nous n’observons pas **eri dolothen en parallèle d’e•Dant ou **en Dant en parallèle d’erin dolothen).
IV. MUTATION OCCLUSIVELe terme de « mutation occlusive » n’apparaît pas dans les écrits publiés de Tolkien sur le sindarin, mais une référence à cette mutation (par ce nom) apparaît dans une des premières entrées du « Lexique Gnomique » de 1917 (voyez Parma Eldalamberon#11). Dans le matériel ultérieur, il existe une brève référence à ce que l’on peut aussi appeler mutation occlusive. Dans WJ:366, nous lisons : « Comme le montrent les mutations suivant la préposition o [« depuis, de »], celle-ci devait se terminer, préhistoriquement, en -t ou -d. » Malheureusement, le professeur ne nous dit rien de plus sur ces mutations. Nos quelques exemples de o qui apparaissent dans les textes originaux sembleraient indiquer que rien n’arrive à un m ou un g suivant cette préposition (o menel « du [depuis le] ciel » et o galadhremmin ennorath « depuis les régions emmaillés d’arbres de la Terre du Milieu » dans l’hymne à Elbereth, + o Minas Tirith « depuis Minas Tirith » dans la Lettre du Roi), et que o a aussi cette forme devant une voyelle (o Imladris « depuis/de Fondcombe » dans RGEO:70, en tengwar ; cf. aussi Celebrimbor o Eregion « Celebrimbor de Houssaye » dans l’inscription de la Porte de la Moria). Tolkien ajouta plus tard dans une note sur l’évolution de la préposition primitive et « de, hors de, par » en sindarin : « [Elle] garde sa consonne sous la forme ed devant voyelle, mais la perd devant consonne, quoiqu’on trouve souvent es, ef, eth devant s, f, th. » Nous utiliserons ed pour illustrer les mutations causées par l’occlusive finale, pour autant qu’on puisse les reconstruire. En raison du manque d’exemples, une bonne part de ce qui suit est une extrapolation qui doit rester hypothétique.
Devant une voyelle, Tolkien nous informe que nous observons la forme ed (ex. ed Annûn « hors de [l’] Ouest ». Mais devant les consonnes, ed apparaît comme e, la consonne suivante étant souvent changée. Si nous pouvons nous fier à notre compréhension de l’évolution phonologique du sindarin, les occlusives sourdes t-, p-, c- se transformeraient en les spirantes th-, ph-, ch- (les groupes tr-, pr-, cl-, cr- devenant de même thr-, phr-, chl-, chr-) :
pân « planche » > e phân « hors d’une planche »
caw « sommet » > e chaw « hors d’un sommet »
taur « forêt » > e thaur « hors d’une forêt »
claur « splendeur » > e chlaur « de splendeur »
criss « crevasse » > e chriss « hors d’une crevasse »
prestanneth « affection » > e phrestanneth « par affection »
trenarn « récit » > e threnarn « hors d’un récit »
Par contre, les occlusives sonores b-, d-, g- (seules ou dans les groupes bl-, br-, dr-, gl-, gr-, gw-) ne subiraient aucun changement. Voyez o galadhremmin ennorath « depuis les régions emmaillées d’arbres de la Terre du Milieu » : le mot galadh « arbre » est inchangé.
barad « tour » > e barad « hors d’une tour »
daw « obscurité » > e daw « hors de [l’]obscurité »
gass « trou » > e gass « hors d’un trou »
bronwe « endurance » > e bronwe « hors de [l']endurance »
blabed « battement » > e blabed « hors d’un battement »
dring « marteau » > e dring « hors d’un marteau »
gloss « neige » > e gloss « hors de [la] neige »
groth « caverne » > e groth « hors d’une caverne »
gwath « ombre » > e gwath « hors de [l’]ombre »
Le système esquissé ici concerne les b-, d-, g- « normaux » ; notez que lorsque ces sons viennent de mb, nd, ñg primitifs, ils se comportent différemment. Voyez « L’évolution des occlusives prénasalisées » ci-dessous.
Les mots en m- ou n- ne changeraient pas non plus :
môr « ténèbres » > e môr « hors des ténèbres »
nath « toile » > e nath « hors d’une toile »
Mais h- et hw- pourraient devenir respectivement ch- et w- :
haust « lit » > e chaust « hors d’un lit »
hwest « brise » > e west « hors d’une brise »
Pour les formes d’ed devant s-, f-, th-, on nous dit qu’« on trouve souvent es, ef, eth » (WJ:367) devant ces consonnes :
sarch « tombe » > es sarch « hors d’une tombe »
falch « ravin » > ef falch « hors d’un ravin »
thôl « heaume » > eth thôl « hors d’un heaume »
Cependant, les mots de Tolkien, « on trouve souvent » plutôt que « on trouve toujours » indiquent qu’e sarch, e falch, e thôl seraient tout aussi acceptables. La préposition ned « en, dans », qui se comporte probablement comme ed « hors de, de, par », ne devrait probablement pas être nef (mais plutôt ne) devant un mot en f-, car la graphie nef provoquerait une confusion avec la préposition distincte nef « de ce côté de ». (Il n’y aurait pas eu confusion si Tolkien n’avait pas eu l’idée de noter le [v] final par f dans son orthographe romanisée du sindarin ; nef « de ce côté de » se prononce [nev], mais nef en tant que forme de ned se prononce plutôt [nef]. Ef, nef en tant que forme d’ed, ned auraient dû, strictement parlant, être écrits eph, neph dans le système orthographique de Tolkien, puisqu’ils sont prononcés [ef], [nef] – mais dans WJ:367, Tolkien lui-même utilise la graphie « ef » !)
Les liquides sourdes lh, rh pourraient se comporter comme nous avons supposé qu’elle le font sous l’influence de la mutation douce : se transformer en thl-, thr-. (Nous nous permettons d’insister : c’est une spéculation, au mieux une supposition éclairée, ce qui est le cas d’un bon nombre des effets possibles de la mutation occlusive présentés ici. De toutes les formes non attestées, seul le comportement des occlusives sourdes est relativement certain.)
lhewig « oreille » > e thlewig « hors d’une oreille »
Rhûn « East » > e Thrûn « hors de [l’]Est »
Pour les l, r normaux, sonores, les principes généraux de la phonologie du sindarin (autant qu’on puisse les reconstruire) pourraient suggérer que « hors de » apparaisse là sous sa forme pleine ed, en dépit de l’affirmation de Tolkien dans WJ:367 selon laquelle l’occlusive finale est perdue devant consonne :
lach « flamme » > ed lach (e lach?) « hors d’une flamme »
rond « caverne » > ed rond (e rond?) « hors d’une caverne »
Nous espérons avoir couvert les mutations causées par ed « hors de, de, par » ; ned « en, dans » se comporterait de la même manière. La préposition o « depuis, de » provoque les mêmes mutations, mais dans ce cas, la préposition elle-même ne change pas de forme (pas de variation correspondant à ed/e). Tolkien nota cependant que o apparaît à l’occasion sous la forme od devant une voyelle (WJ:367). Comme mentionné plus haut, Tolkien utilisait lui-même o Eregion « de Houssaye » dans l’inscription de la Porte de la Moria et o Imladris « depuis/de Fondcombe » dans RGEO:70 (en écriture tengwar). Od Eregion et od Imladris auraient apparemment été possibles aussi, mais pas nécessaires. Toutefois, Tolkien nota que od était plus usuel devant o- que devant les autres voyelles, si bien que, disons, « d’un Orque » serait peut-être rendu od Orch plutôt que o Orch, pour éviter deux voyelles identiques en hiatus.
V. MUTATION LIQUIDE
Cette mutation est un saut dans l’inconnu. Le matériel publié n’en contient ni mention, ni allusion, ni exemple direct ; néanmoins, notre compréhension générale de la phonologie du sindarin semble l’exiger. Si Tolkien obéissait à ses propres règles (ce qu’il faisait parfois), il doit exister une mutation liquide.
Nous savons qu’après les liquides l, r, à un certain point, le sindarin changea les occlusives en spirantes (UT:265, CLI 2:150, note de bas de page) ; comparez le telerin alpa « cygne » avec le sindarin alph, ou le quenya urco « Orque » avec le sindarin orch. Cela n’a pas seulement lieu dans les mots simples. On peut observer que le préfixe or- « au dessus de, sur », clairement séparable, cause un changement similaire dans le verbe ortheri « maîtriser, conquérir », littéralement *« pouvoir-sur » (LR:395, où la racine est donnée comme TUR « pouvoir, contrôle »). Il n’y a guère de raisons de douter que or, apparaissant comme préposition indépendante, déclenche aussi des changements similaires dans le mot suivant : les occlusives deviennent des spirantes.
pân « planche » > or phân « au-dessus d’une planche »
caw « sommet » > or chaw « au-dessus d’un sommet »
tâl « pied » > or thâl « au-dessus d’un pied »
benn « homme » > or venn « au-dessus d’un homme »
doron « chêne » > or dhoron « au-dessus d’un chêne »
À l’origine, g se transformait en la spirante gh, mais plus tard, ce son a disparu (il est marqué par ' là où il apparaissait auparavant) :
galadh « arbre » > or 'aladh « au-dessus d’un arbre » (archaïque or ghaladh)
Le fait que l’occlusive initiale apparaisse par elle-même ou en tant que membre d’un groupe n’a pas d’importance ; elle se transformerait dans tous les cas en spirante sous l’effet de la mutation liquide (tr- > thr-, pr- > phr, cl- > chl-, cr- > chr-, dr- > dhr-, bl- > vl-, br- > vr-, gl- > 'l, gr- > 'r, gw- > 'w).
M, comme b, se changerait en v lorsqu’il est soumis à la mutation liquide. Ce changement s’observe dans des mots simples ; cf. le mot primitif *gormê (quenya ormë) « hâte » qui sous-tend le sindarin gorf (LR:359 entrée GOR ; gorf n’est bien sûr que la façon dont Tolkien écrit gorv, puisque le [v] final est représenté par la lettre f). D’où :
mîr « joyau » > or vîr « au-dessus d’un joyau » (archaïque or mhîr, où mh = v nasalisé)
H- et hw- sont probablement durcis en ch-, chw- sous l’influence de la mutation liquide :
habad « rivage » > or chabad « au-dessus d’un rivage »
hwand « champignon » > or chwand « au-dessus d’un champignon »
Pour le changement h > ch, observez un mot comme hall « haut » qui devient -chal quand on lui préfixe or- pour produire un mot pour « supérieur, élevé, éminent » – orchal signifiant litérallement sur-haut, super-haut. (« Orchel » dans LR:363 entrée KHAL2 est une erreur de lecture ; comparez avec WJ:305).
Les liquides sourdes lh, rh pourraient devenir 'l, 'r, comme nous l’avons conjecturé dans le cas des mutations nasale et mixte :
lhûg « dragon » > or 'lûg « au-dessus d’un dragon »
Rhûn « Est » > or 'Rûn « au-dessus de [l’]Est »
Les liquides sonores r, l ne seraient pas affectées par la mutation liquide :
rem « filet » > or rem « au-dessus d’un filet »
lam « langue » > or lam « au-dessus d’une langue »
Les spirantes sourdes f, th, la nasale n et la sifflante s ne seraient pas affectées non plus :
fend « seuil » > or fend « au-dessus d’un seuil »
thond « racine » > or thond « au-dessus d’une racine »
nath « filet » > or nath « au-dessus d’un filet »
sirith « courant » > or sirith « au-dessus d’un courant »
CAS PARTICULIERS : L’évolution des occlusives prénasalisées
Il existe une sous-catégorie de mots en b-, d-, g- que nous devons regarder de plus près, et mémoriser séparément. Dans les mots en question, b-, d-, g- ne proviennent pas de b-, d-, g- dans la langue primitive. C’étaient plutôt à l’origine des occlusives prénasalisées : mb-, nd-, ñg- (ñ représentant le son de ng dans l’anglais sing, et ñg étant par conséquent prononcé comme dans ng dans l’anglais finger, avec un g distinctement audible). En sindarin, on ne peut pas dire simplement, d’après des critères formels, si la consonne initiale dans un mot comme Golodh « Noldo » est un g « normal », c’est à dire qui a toujours été un g, ou si elle représente un ancien ñg-. Mais il est important de le savoir, car lorsque des mutations doivent avoir lieu, un mot qui commençait à l’origine par une occlusive prénasalisée se comporte d’une façon assez différente d’un mot qui n’a toujours comporté qu’une simple occlusive. Par exemple, si la première consonne de Golodh avait été un g « normal », lui préfixer l’article i aurait produit i 'Olodh pour « le Noldo » – g étant lénifié en zéro en raison de la mutation douce déclenchée par l’article. Cf. un exemple cité plus haut, dans la section sur la mutation douce : galadh « arbre » > i 'aladh « l’arbre » (LR:298). Mais le g de galadh était déjà un g simple dans la langue primitive (où le mot apparaissait sous la forme galadâ). Par contre, le g de Golodh était à l’origine ñg- ; le mot descend du terme primitif ñgolodô. Quand nous préfixons l’article et déclenchons de ce fait une mutation douce, la forme résultante n’est en fait pas i 'Olodh, mais i Ngolodh.
Dans la langue « gnomique » la plus précoce de Tolkien (autour de 1917), nous trouvons déjà l’idée que les occlusives prénasalisées originelles se comportent d’une manière spéciale en cas de mutation. Dans la grammaire gnomique de 1917 (publiée avec le Lexique Gnomique dans Parma Eldalamberon#11), le principe décrit est que les occlusives prénasalisées originelles étaient préservées quand l’article était préfixé. Nous avions ainsi par exemple balrog « démon, balrog » > i mbalrog « le démon », dôr « pays » > i ndôr « le pays », Golda « Gnome, Noldo » > i Ngolda « le Gnome ». Ce système est-il toujours valide en sindarin ? Dans WJ:383, dans un essai datant d’à peu près 1960, Tolkien, indiquait que le mot sindarin pour Noldo était « Golodh (Ngolodh) ». Le mot Golodh apparaît donc parfois plutôt comme Ngolodh. Tolkien ne stipulait pas quand la forme Ngolodh devait être utilisée, mais la variation Golodh/Ngolodh semblait correspondre au gnomique Golda/Ngolda. Des versions anciennes de cet article présentaient par conséquent une conception selon laquelle la mutation douce de b, d, g, quand ces sons étaient prénasalisés dans la langue primitive, était mb, nd, ng – les occlusives prénasalisées originelles étant restaurées, ou plutôt préservées, dans cette position.
Toutefois, une observation plus attentive de la phonologie du sindarin semble indiquer qu’il était imprudent de conclure que le système « gnomique » était toujours valide dans le gris-elfique ultérieur (ce qui démontre que l’on doit traiter les plus anciens écrits de Tolkien avec un scepticisme certain si l’on veut apprendre un elfique du style du SdA, malgré certaines déclarations d’éditeurs prétendant que la publication de la Grammaire et du Lexique Gnomique éclairerait dans une certaine mesure le sindarin). La mutation douce correspond à la manière dont certaines consonnes ou groupes de consonnes ont évolué entre voyelles. Elle est déclenchée, entre autres, par le préfixe négatif ú-. Si nous le préfixons donc à un verbe comme bartha- « destiner », dérivé de la racine MBARAT, qu’obtenons nous ? Le mot apparenté úmarth « infortune, destin funeste », où apparaît le même préfixe (bien qu’avec une nuance de sens différente), nous indique sans équivoque *ú-martha pour « ne destine pas ». La mutation douce de b, là où il représente un mb primitif, est donc m. La mutation douce de d dérivé de nd primitif serait donc n. Cela correspond largement à l’évolution de mb, nd en position médiane, où ils deviennent m(m), n(n) – ex. amar « Terre », cognat du quenya ambar, ou annon « porte, grande porte » qui correspond au quenya ando. Que penser alors de la forme attestée Ngolodh – apparemment la mutation douce de Golodh ? La combinaison originelle du ñgolodô primitif n’est-elle pas préservée ici, comme en gnomique ? Probablement pas ; nous sommes simplement égarés par une regrettable déficience de l’alphabet latin, l’absence d’une lettre simple pour le son qui est souvent écrit ng, comme dans l’anglais sing [« chanter », NdT], thing [« chose », NdT]. Comme nous l’avons déjà mentionné, Tolkien notait occasionnellement ce son par ñ. Il faut distinguer ce ñ simple, qui forme une seule unité, de ñ + g, qui est ce que note la graphie ng dans finger. Il semble que dans le sindarin Ngolodh, le ng initial doive être prononcé comme dans sing, c’est à dire comme un ñ simple sans g audible – alors que dans le gnomique Ngolda, la graphie ng indique une véritable combinaison, prononcée comme dans l’anglais finger [« doigt », NdT]. Ainsi, les produits de la mutation de g issu d’un ñg primitif ne sont finalement pas les mêmes en sindarin et en gnomique, et le traitement de b, d issus de mb, nd diffère également.
bâr « pays, foyer, terre » (racine MBAR) > i mâr « le pays, le foyer, la terre » (et non i mbâr comme énoncé dans des versions anciennes de cet article)
dôl « tête » (anciennement ndolo) > i nôl « la tête » (et non i ndôl)
Golodh « Noldo » (primitivement ngolodô) > i Ngolodh « le Noldo » (c’est à dire i Ñolodh, et non i Ñgolodh avec un véritable groupe de consonnes)
De véritables groupes, ou occlusives prénasalisées, apparaissent effectivement en cas de mutation nasale. Le pluriel de bâr « pays, foyer, terre », bair, apparaît dans la Lettre du Roi (SD:119), combiné avec l’article pluriel in, et l’on voit que cette combinaison produit i Mbair « les terres ». Ainsi, quand in = « les » se trouve devant b ou d représentant mb, nd, le n final de la particule tombe, mais l’occlusive prénasalisée d’origine réapparaît. Dans le cas des autres particules qui déclenchent la mutation nasale, à savoir an « pour, à » et dan « contre », il convient peut-être de garder la nasale finale de la particule dans l’écriture ; par exemple, « pour un pays » (an + bâr) pourrait être représenté par am mbar (an devenant am devant m-), et nous aurions de même dam mbâr « contre un pays » (dan + bâr). De façon similaire, an ndôl « pour une tête » et dan ndôl « contre une tête » (an/dan + dôl).
Pour la mutation nasale de g issu d’un ñg primitif, nous devrions avoir sur le même principe ng ; si nous voulons donc dire « pour un Noldo » (an + Golodh), nous nous attendrions à an Ngolodh (en réalité añ Ñgolodh, avec ñg comme ng dans l’anglais finger, avec un g audible). Toutefois, cette graphie créerait un problème. La forme avec mutation nasale d’un g normal (dérivé d’un g primitif, non d’un ñg) s’écrit également ng (ex. an + galadh = an ngaladh [c’est à dire añ ñaladh] « pour un arbre »). Maintenir la distinction entre ñ et ñg n’est pas un problème en tengwar, mais quand nous employons notre alphabet normal pour écrire le sindarin, il faut utiliser des solutions spéciales. Le pluriel Gelydh, combiné avec l’article in, aurait pu produire i Ngelydh (c’est à dire i(ñ) Ñgelydh – la graphie correspondante qui serait employée en tengwar). Mais, vraisemblablement pour clarifier le fait que la prononciation est en réalité i Ñgelydh et non i Ñelydh, Tolkien utilisait à la place la graphie in Gelydh (cf. des toponymes comme Annon-in-Gelydh « Porte des Noldor » mentionnée dans le Silmarillion). De cette manière – en gardant le n et le g clairement séparés quand la prononciation voulue est ñg plutôt que ñ – on peut conserver la distinction. Finalement, « pour un Noldo » ou « contre un Noldo » pourrait être simplement an Golodh, dan Golodh (comme s’il n’y avait pas de mutation du tout – mais il faut comprendre que les graphies adaptées ou idéales seraient a(ñ) Ñgolodh et da(ñ) Ñgolodh, et que l’on utiliserait les graphies correspondantes en tengwar). Quand in, dan ou an précède un mot en g-, souvenez vous que le n final est prononcé ng comme dans sing.
NOTE : Il est intéressant de remarquer les différentes mutations qui affectent le pluriel collectif gaurhoth = « loups-garous » ou « meute des loups-garous ». Gaur « loup-garou » provient d’une racine en ñg (ÑGAW « hurler », LR:377). Dans le cas d’un pluriel collectif comme gaurhoth, on a le choix entre l’usage de l’article singulier i ou pluriel in. Dans une des incantations de Gandalf, naur dan i ngaurhoth ! *« du feu contre la meute de loups-garous ! », c’est l’article singulier i qui est utilisé, et déclanche une mutation douce : i ngaurhoth = i ñaurhoth. Mais dans le Silmarillion, nous trouvons le toponyme Tol-in-Gaurhoth « Île des Loups-garous », où l’article pluriel in est utilisé devant le même pluriel collectif. La graphie romanisée in-Gaurhoth représente ici i Ñgaurhoth avec une mutation nasale déclenchée par la nasale finale de in, en exact parallèle avec in-Gelydh = i Ñgelydh « les Noldor ».
Pour la mutation mixte de b, d, g issus de mb, nd, ng, l’exemple Narn e•mbar Hador *« Histoire de la maison de Hador » indique qu’elle est similaire à la mutation nasale, mbar « maison » illustrant la mutation mixte de bar (bâr) « maison, foyer, pays » (racine MBAR « habiter », bien que ce mot ne soit pas répertorié dans les Étym, LR:372). De nouveau, les b, d, g « redeviennent » les mb, nd, ng d’origine, et de même que nous avons e-mbar pour « de la maison », nous observerions par exemple e-ndol « de la tête », en-Golodh (graphie romanisée provisoire pour e-Ñgolodh). Mais écrire en-ndol pourrait être acceptable aussi ; observez un nom comme Haudh-en-Ndengin « Mont des Morts34 » qui apparaît dans le Silmarillion.
Quand l’article apparaît comme -n ou -in directement suffixé à une préposition, comme dans nan « au, à la » (na « à » + -n « le, la »), ce -n final ne montre pas la moindre assimilation (du moins, cela ne se reflète pas dans la graphie, même en tengwar) :
nan « à la » + bâr « maison » = nan mbâr « à la maison »
nan « à la » + dôl « tête » = nan ndôl « à la tête »
nan « au » + Golodh « Noldo » = nan Golodh (graphie romanisée provisoire et non totalement satisfaisante pour nan Ñgolodh) « au Noldo »
La mutation occlusive suivant des prépositions comme o « de, depuis », ed « de, hors de, par » et ned « dans, en » produirait des formes similaires à la mutation mixte ci-dessus. Les prépositions ed, ned apparaîtraient sous les formes courtes e, ne (mais e ñg-, ne ñg- doivent malheureusement être représentées comme en g-, nen g- dans la romanisation ; morphologiquement parlant, la nasale n’a rien à faire là où l’orthographe nous force à la placer) :
bâr « maison » > e mbâr « hors d’une maison »
dôr « pays » > e ndôr « hors d’un pays »
gorth « horreur » > en gorth « hors d'une horreur » (graphie romanisée provisoire pour ce qui est en fait e ñgorth – à ne pas confondre avec en-gorth « d’horreur »)
La mutation liquide probablement causée par la préposition or « au-dessus de, sur » n’aurait pas d’effet apparent b-, d-, g- issus d’occlusives prénasalisées primitives (alors que les b-, d-, g- « normaux » se transforment en les spirantes v-, dh-, '-):
bâr « maison » > or bâr « au-dessus d’une maison »
dôr « pays » > or dôr « au-dessus d’un pays »
Golodh « Noldo » > or Golodh « au-dessus d’un Noldo »
Les mots concernés : Les mots à b, d, g initiaux représentant des occlusives nasalisées primitives doivent être mémorisés, et nous essaierons d’en répertorier la plupart. Comme exemple effectif de mutation, nous utiliserons la mutation douce (lénition) ; les autres mutations sont décrites plus haut. Quand le mot en question est un verbe plutôt qu’un nom, je donnerai la forme qu’il aurait après la particule i utilisée comme pronom relatif (« qui, que… ») plutôt que comme article défini, puisque ce n’est qu’un usage secondaire de l’article défini (que l’on trouve aussi en allemand) ; les mutations sont les mêmes. Ainsi, à partir de bartho « destiner », nous aurons par exemple i martha « qui destine » (les verbes à infinitifs en -o formant leur présent en -a ; voyez la section sur les verbes plus bas). Au pluriel, c’est l’article défini pluriel qui est utilisé comme pronom relatif, déclenchant la mutation nasale (ainsi « des morts qui vivent » est gyrth i chuinar = …in cuinar), si bien que « qui destinent » doit être i mbarthar.
1 : Mutation de B issu de MB primitif
Les « mots du commerce » dérivés de la racine primitive MBAKH :
bachor « colporteur » > i machor « le colporteur »
bach « article (à échanger) » > i mach « l’article »
La « paire du destin » issue de MBARAT :
barad « destiné, condamné » > i marad « le destiné, le condamné » (observez le contraste avec l’homophone barad « tour » > i varad « la tour »)
bartho « destiné, condamner » > i martha « qui destine, qui condamne »
La « paire du pain » issue de MBAS :
bast « pain » > i mast « le pain »
basgorn « miche » > i masgorn « la miche »
Le « groupe de la contrainte » issu de MBAD et MBAW :
band « prison, contrainte > i mand « la prison »
baug « tyrannnique, cruel, oppressif » > i maug « le tyrannique »
bauglo « opprimer » > i maugla « qui opprime »
bauglir « tyran, oppresseur » > i mauglir « le tyran »
baur « besoin » > i maur « le besoin »
Le « groupe festif » issu de MBER :
bereth « fête, festival » > i mereth « la fête » (mais mereth > i vereth pourrait être plus usuel, cf. Mereth Aderthad, non pas *Bereth Aderthad, pour « Fête des Retrouvailles » dans le Silmarillion)
beren « festif, gai, joyeux » > i meren « le festif » (observez le contraste avec l’homophone beren « hardi » > i veren « le hardi » – mais comme Tolkien s’est visiblement décidé pour mereth au lieu de bereth comme mot pour « fête », il nous faut probablement lire meren au lieu de beren comme mot pour « festif »)
Et divers :
bâr « foyer, maison, pays » > i mâr « le foyer » (racine MBAR, mais les Etym ne donnent pas ce mot)
both « flaque, petite mare » > i moth « la flaque » (MBOTH)
bund « museau, nez, cap » > i mund « le museau » (MBUD)
2 : Mutation de D issu de ND primitif
Le « groupe du meurtre » issu de NDAK :
daen « cadavre » > i naen « le cadavre »
dangen « tué » > i nangen « le tué »
dagor (anciennement dagr) « bataille » > i nagor (i nagr) « la bataille »
daug « guerrier (orque) » > i naug « le guerrier »
Le « groupe du marteau » issu de NDAM :
dam « marteau » > i nam « le marteau »
damma- « marteler » (« damna » dans LR:375 doit être une erreur de lecture) > i namma « qui martèle »
La « paire de la tête » issue de NDOL :
dôl « tête » > i nôl « la tête »
dolt « bosse, pommeau » > i nolt « la bosse »
(Ceux-ci sont quelque peu incertains ; David Salo affirme que dôl se comporte comme un mot en D normal, d’où *i dhol. Observez le nom de la montagne Fanuidhol.)
Et divers :
dûn « Ouest » > i nûn « l’Ouest » (NDÛ)
Dân « Elfe nandorin » > i Nân « l’Elfe nandorin » (NDAN)
dangweth « réponse » > i nangweth « la réponse » (puisque l’on donne ndangwetha comme forme primitive du mot dans PM:395 ; à l’évidence, le premier élément peut être identifé à la racine NDAN)
daer « jeune marié » > i naer « le jeune marié » (NDER ; la forme « noldorine » doer doit être corrigée en daer en sindarin.)
dess « jeune femme » > i ness « la jeune femme » (NDIS)
dôr « pays » > i nôr « le pays » (NDOR)
dortho « rester, demeurer, séjourner » > i northa « qui reste » (NDOR)
doll « noir, obscur, sombre » > i noll « le noir, l’obscurité » (NDUL)
3 : Mutation de G issu de ÑG primitif
La « paire de la harpe » issue de ÑGAN :
gannel « harpe » > i ngannel « la harpe »
ganno « jouer de la harpe » > i nganna « qui joue de la harpe »
Le « groupe du loup » issu de ÑGAR(A)M et ÑGAW :
garaf « loup » > i ngaraf « le loup »
gaur « loup-garou » > i ngaur « le loup-garou » (cf. i ngaurhoth dans une des incantations de Gandalf).
gawad « hurlement » > i ngawad « le hurlement »
Le « groupe de la sagesse » issu de ÑGOL :
golu « savoir » > i ngolu « le savoir » (le mot « noldorin » golw doit devenir golu en sindarin)
golwen « sage » > i ngolwen « le sage »
goll « sage » > i ngoll « le sage »
gollor « magicien » > i ngollor « le magicien »
Golodh « Noldo » > i Ngolodh « le Noldo »
gûl « magie » > i ngûl « la magie »
Golovir « Silmaril, joyau Noldo » > i Ngolovir « le Silmaril »
et finalement les mots pour « mort » et « horreur » :
gûr « mort » > i ngûr « la mort » (également guruth, i nguruth) (ÑGUR)
goroth « horreur » > i ngoroth « l’horreur » (ÑGOROTH)
RÉSUMÉNous allons cataloguer toutes les mutations attestées et présumées sous forme de tableau. Dans la première colonne, nous énumérons dans l’ordre alphabétique toutes les consonnes et groupes de consonnes initiaux en sindarin, sous leur forme de « Base » = forme non mutée. La mutation douce est illustrée par l’article i « le, la ». Pour rendre les choses plus compliquées qu’il n’est nécessaire, il y a deux colonnes pour la mutation nasale. Les mutations en tant que telles sont exactement les mêmes, mais dans la première colonne (« Nasale I ») les exemples donnés impliquent l’article pluriel in, qui est réduit à i dans la majorité des cas. Cependant, dans le cas des prépositions an « pour, à » et dan « contre », il est le plus souvent préférable (et en harmonie avec l’exemple attesté am Meril « à Meril/Rose ») d’utiliser des variantes assimilées des prépositions au lieu de simplement les réduire à a, da dans l’écriture, bien que ces variantes apparaissent dans certains contextes (cf. a Pherhael « à Perhael/Samsagace » dans la même source qui nous fournit am Meril). La colonne « Nasale II » suggère différentes formes de an. La mutation mixte est illustrée par l’article génitif en- « du, de la », la mutation occlusive par la préposition ed « hors de, de, par », et la mutation liquide par la préposition or « au-dessus de, sur ». (Devant un mot commençant par une voyelle, qui ne peut en aucun cas être mutée, toutes ces particules apparaîtraient sous leur formes pleines, comme nous venons de les citer : i ael « la mare, l’étang », in aelin « les mares », an ael « pour une mare », en-ael « de la mare », ed ael « hors d’une mare », or ael « au-dessus d’une mare ».)
Base Douce Nasale I Nasale II Mixte Occlusive Liquide
b... i v... i m... am m... e-b... e b... or v...
bl... i vl... i ml... a ml... e-ml... e bl... or vl...
br... i vr... i mr... a mr... e-mr... e br... or vr...
c... i g.... i ch... a ch... e-g... e ch... or ch...
cl... i gl... i chl... a chl... e-gl... e chl... or chl...
cr... i gr... i chr... a chr... e-gr... e chr... or chr...
d... i dh.... i n... an n... e-d... e d... or dh...
dr... i dhr... in dr... an dr... en-dr... e dr... or dhr...
f... i f... i f... af f... en-f... ef f... or f...
g... i '.... i ng... an ng... e-g... e g... or '...
gl... i 'l... in gl... an gl... en-gl... e gl... or 'l...
gr... i 'r... in gr... an gr... en-gr... e gr... or 'r...
gw... i 'w.... in gw... an gw... en-gw... e gw... or 'w...
h... i ch... i ch... a ch... e-h... e ch... or ch...
hw... i chw... i 'w... a 'w... e-'w... e w... or chw...
l... i l.... i l... al l... e-l... ed l... or l...
lh... i thl... i 'l... al 'l... e-'l... e thl... or 'l...
m... i v... i m... am m... e-m... e m... or v...
n... i n.... i n... an n... en-n... e n... or n...
p... i b... i ph... a ph... e-b... e ph... or ph...
pr... i br... i phr... a phr... e-mr... e phr... or phr...
r... i r.... idh r... adh r... edh-r... ed r... or r...
rh... i thr... idh 'r... adh 'r... e-'r... e thr... or 'r...
s... i h... i s... as s... e-h... es s... or s...
t... i d.... i th... a th... e-d... e th... or th...
th... i th... i th... ath th... e-th... eth th... or th...
tr... i dr... i thr... a thr... en-dr... e thr... or thr...
Cas particuliers : b, d, g derivés d’occlusives prénasalisées mb, nd, ñg :
Base Douce Nasale I Nasale II Mixte Occlusive Liquide
b... i m... i mb... am mb... e-mb... e mb... or b...
d... i n... i nd... >an nd... e-nd... e nd... or d...
g... i ng... in g... an g... en-g... en g... or g...
Les mutations mixtes décrites ci-dessus suivent le système observé dans des expressions telles que e-mbar Hador « de la maison de Hador » (MR:373) et peut-être Taur-e-Ndaedelos « Forêt de l’Effroi »35 (mentionné dans l’Appendice F du SdA comme un nom sindarin de Mirkwood36). Bar-en-Danwedh « Maison de la Rançon », un nom mentionné dans le Silmarillion, qui incorpore visiblement un descendant de la racine NDAN, devrait plutôt s’écrire Bar-e-Ndanwedh. Peut-être Tolkien pensa-t-il que cela semblait quelque peu barbare, et utilisa une graphie plus agréable pour ses lecteurs. On voit la forme pleine de l’article en « du, de la » dans un autre nom du Silmarillion, Haudh-en-Ndengin « Mont des Morts37 ». Ici, c’est un descendant de la racine NDAK qui est présent, et le nd initial est restauré après en « du, de la ». Selon le système esquissé ci-dessus, cela devrait plutôt s’écrire Haudh-e-Ndengin (cf. Taur-e-Ndaedelos), tandis que si nous nous basons sur l’exemple Bar-en-Danwedh, il faut écrire Haudh-en-Dengin. Nous n’avons pas à nous en inquiéter. Si le sindarin avait véritablement été une langue d’un âge « médiéval », comme Tolkien l’imaginait, il y a toutes raisons de croire que de telles incohérences dans l’écriture auraient été assez communes – divers scribes utilisant leurs systèmes plus ou moins « privés », sans qu’il y ait d’autorité centrale ou d’académie qui puisse établir une orthographe commune.
Il est à peine nécessaire de répéter que le système exposé plus haut oscille entre des formes attestées, certaines, et des spéculations hasardeuses, voire de pures suppositions, avec différents niveaux d’interpolations plus ou moins plausibles entre ces deux extrêmes. Aussi complexe que ce système puisse être, il est possible qu’il soit encore trop simplifié. On peut commenter certains points :
1) Thr, thl comme mutations douces de rh, lh sont phonétiquement fondées, mais restent spéculatives. Dans un nom mentionné dans le Silmarillion, Talath Rhúnen « Vallée de l’Est » ou littéralement, avec l’ordre des mots du sindarin, « Plaine Orientale », l’adjectif rhúnen « oriental » n’est absolument pas lénifié, bien que les adjectifs le soient généralement en cette position. Il ne serait donc pas faux de laisser les adjectifs en lh-, rh- inchangés quand ils sont apposés à un nom. Par analogie, ce ne serait pas non plus un grand péché de laisser les noms en lh-, rh- inchangés quand ils sont objets d’un verbe, bien que les « accusatifs » soient normalement lénifiés. Quand un mot sert de deuxième élément à un composé, la consonne initiale subit habituellement des changements comparables à la mutation douce, mais lh, rh semblent devenir l, r en cette position. Comparez Rhûn « Est » avec -rûn dans le mot plus long Amrûn, de même sens. Si thl, thr apparaissent vraiment en tant que mutations de lh, rh, c’est sans doute typiquement après des particules terminées par une voyelle, telles que l’article défini i ou la préposition na « vers, à ».
2) Nous répertorions m, n, ng comme mutation douce de b, d, g représentant mb, nd, ñg primitifs, mais dans certains cas il semblerait que ces sons se comportent comme des b, d, g « normaux », si bien que les variantes lénifiées sont respectivement v, dh et zéro. Un exemple « noldorin » est Nann Orothvor « Vallée de la Noire Horreur » (LR:355 entrée DUN), où orothvor (« horreur-noire ») est une forme lénifiée de gorothvor, le premier élément goroth « horreur » représentant la racine ÑGOROTH de sens similaire (LR:377). Il est remarquable que même un g représentant un ñg primitif soit lénifié en zéro dans Orothvor. En sindarin, contrairement au « noldorin », un nom en position de génitif ne subit pas la lénition, si bien que nous verrions Nan(n) Gorothvor sans la moindre mutation. Mais en sindarin, la lénition apparaît effectivement dans des positions comparables, par exemple quand un adjectif en apposition (suivant le nom) subit la mutation douce. Il nous reste à nous demander si un adjectif comme goll « sage » (< racine ÑGOL) apparaîtrait comme 'oll ou ngoll dans cette position ; peut-être les deux seraient-ils acceptables. Plus haut, nous avons répertorié nôl comme forme lénifiée de dôl « tête » (< racine NDOL), mais dans le nom de la montagne Fanuidhol « Tête nuageuse » (qui se trouve dans le SdA lui-même et qui est donc résolument sindarin plutôt que « noldorin »), on observe la lénition d > dh. Serait-il donc acceptable d’utiliser i dhôl au lieu d’i nôl pour « la tête » ? Tolkien aurait-il décidé que la racine était DOL, et non NDOL comme cela avait été le cas dans les Etymologies (LR:376) ?
3) La lénition m > v est parfois ignorée. Observez le contraste entre un nom comme Eryn Vorn « Sombre Bois » (UT:436, 262, CLI 2:146, cf. morn « sombre ») et Ered Mithrin « Montagnes Grises » sur la carte du SdA, ou Imloth Melui dans SdA/V ch. 8 – non traduit mais signifiant à l’évidence « Charmante Vallée de Fleurs ». À la lumière de l’exemple Eryn Vorn, nous devons supposer que *Imloth Velui et *Ered Vithrin auraient été tout aussi possibles – et réciproquement, si nous pouvons avoir Imloth Melui et Ered Mithrin, nous pouvons vraisemblablement aussi bien avoir *Eryn Morn. Nous avons noté plus haut qu’il fallait s’en remettre au contexte pour distinguer les variantes lénifiées de deux adjectifs comme bell « fort » et mell « cher, aimé » ; par ex. pour décider si i vess vell signifie « la femme forte » ou « la chère femme ». Mais si l’on ignore la lénition m > v, on peut avoir l’expression non ambiguë i vess mell pour cette dernière signification.
4. L’ADJECTIFLes terminaisons d’adjectif typiques sont -eb, -en et -ui : aglareb « glorieux » (aglar « gloire »), brassen « chauffé à blanc » (< brass « chaleur blanche »), uanui « monstrueux, hideux » (< úan « monstre ») (AKLA-R, BAN, BARÁS). Cependant, beaucoup d’adjectifs n’ont pas de terminaison spéciale, et le mot lui-même appartient parfois à plus d’une partie du discours. Morn peut-être aussi bien adjectif « noir, sombre, obscur » que nom « noir, obscurité ».
Les adjectifs s’accordent en nombre avec leur nom. Il semble que les adjectifs forment leurs pluriels suivant des modèles similaires à ceux des noms, ex. malen « jaune », pl. melin (SMAL). Notez que la consonne initiale des adjectifs suivant le nom qu’ils décrivent subit la lénition (voyez plus haut).
Dans PM:358, Aran Einior est traduit « l’Ancien Roi ». Einior est notre seul exemple de comparatif38 ; la forme non fléchie est iaur (observé dans le nom Iant Iaur « le Vieux Pont »). Le préfixe ein- semble apparenté au préfixe superlatif quenya an-. Le préfixe pourrait bien ne pas avoir la forme ein- devant tout adjectif ; il semble infléchi par le i qui suit.
Il se trouve que nous pourrions aussi avoir le superlatif de iaur « vieux » ; pendant le Conseil d’Elrond, on dit que Iarwain est le nom sindarin de Tom Bombadil, signifiant « le plus vieux ». La terminaison -wain semblerait correspondre au suffixe superlatif. Pourquoi pas *Iorwain, avec la monophtongaison normale au > o ? (David Salo répond : « Parce que vous observez le descendant direct d’une forme comme *Yarwanya (peut-être, je ne suis pas sûr de l’élément final) dans laquelle la voyelle était en syllabe fermée. » Je ne pense pas être plus savant, et de toute façon ne suis pas aussi versé en phonologie eldarine que David.)
5. VERBES« Le système verbal du sindarin n’est pas totalement compris – loin de là. » C’est ainsi que commençait la section sur le verbe dans mon article d’origine consacré au sindarin, et c’est toujours vrai dans une large mesure. Néanmoins, j’ai eu l’occasion depuis de prendre connaissance des interprétations et théories de David Salo à propos du verbe sindarin, et ce qui suit doit énormément à son œuvre. Les théories de David semblent vraiment clarifier les choses. Il faut toujours être conscient que nous avons désespérément peu d’exemples, et que beaucoup de conclusions doivent rester hypothétiques à ce stade. Certes, des centaines de verbes sont répertoriés dans les Etymologies, mais nous avons si peu de vrais textes sindarins que nous ne pouvons pas toujours être sûrs de la façon dont ces verbes sont conjugués. Dans les Étym mêmes, Tolkien a bien parfois catalogué quelques formes fléchies d’un verbe à côté de la forme de base, mais ses notes sont extrêmement denses, et souvent il n’est même pas dit clairement ce que les formes fléchies sont censées signifier. Mais si nous essayons de généraliser à partir de nos quelques exemples, en prenant en compte tout ce que nous savons de la phonologie eldarine, de l’évolution du sindarin et du système verbal primitif tel qu’on peut l’induire en partant du quenya, nous pouvons arriver à quelque chose qui ressemble au système que nous allons esquisser ici. On peut certainement en discuter les détails. Pour que cela soit lisible, j’omettrai la plus grande partie des déductions complexes qui sous-tendent le scénario suivant, mais que le lecteur soit assuré que les maigres témoignages disponibles ont été minutieusement examinés. Même ainsi, des publications à venir pourraient bien jeter bas certaines parties du système esquissé ci-dessous, mais je pense que nous pouvons être raisonnablement sûrs des grandes lignes.
Général : Il semble y avoir deux catégories principales de verbes en sindarin. Comme en quenya, nous pouvons parler de verbes dérivés et de verbes de base. La première classe, et la plus importante, consiste en verbes qui ont été formés à l’origine en combinant une racine primitive avec quelque terminaison, telle que *-nâ (sindarin -na), *-jâ (sindarin -ia), *-tâ (sindarin -da/-tha/-ta/-na, selon l’environnement phonologique), *-râ (sindarin -ra) ou *-â (sindarin -a). Comme toutes finissent en -a, on peut aussi donner à cette classe le nom de bases en A. L’autre classe, plus réduite, consiste en verbes qui proviennent directement d’une racine primitive, sans suffixe. Par exemple, nag- « mordre » est simplement la racine nue NAK sous sa forme sindarine. Comme les verbes de cette catégorie ont un thème de présent en -i, on peut aussi les appeler bases en I.
Suffixes : Pour de nombreuses formes, les verbes sindarins (dérivés ou de base) prennent des terminaisons de nombre et de personne. Le sindarin, comme le quenya, ajoute la terminaison -r aux verbes dont le sujet est au pluriel ; cf. l’expression gyrth i-chuinar « morts qui vivent » dans Lettres:417 (cuinar « vivent, sont en vie »). D’autres terminaisons dénotent diverses personnes. Les terminaisons pronominales connues incluent -n pour « je », -m pour « nous » et apparemment -ch ou -g pour « tu/vous39 ». Il est possible que la terminaison de pluriel r puisse dénoter « ils, elles » aussi bien que la simple pluralité. Le verbe cuina- « vivre » peut visiblement prendre des formes comme cuinon « je vis » (pour *cuinan), cuinam « nous vivons », cuinach ou cuinag « tu vis/vous vivez » et cuinar « ils/elles vivent ». La 3e personne du singulier ne semble pas avoir de terminaison propre : cuina « (il, elle) vit ». La 3e personne du singulier peut dans certains cas être considérée comme la forme de base à laquelle s’ajoutent les diverses terminaisons pour produire les formes des autres personnes et nombres.
I. VERBES DÉRIVÉSLa conjugaison des verbes dérivés (bases en A) semble assez simple, impliquant essentiellement une série de suffixes. Des témoignages indirects pourraient suggérer que Tolkien aurait donné à cette classe le nom de verbes « faibles ».
• L’infinitif se forme avec la terminaison -o, qui remplace la terminaison -a :
bronia- > bronio « endurer »
dagra- > dagro « faire la guerre »
esta- > esto « appeler, nommer »
ertha- > ertho « unir »
lacha- > lacho « flamber »
linna- > linno « chanter »
harna- > harno « blesser »
• Le présent (de la 3e personne du singulier) est identique à la base en A elle-même :
bronia- « endurer » > bronia « endure »
dagra- « faire la guerre » > dagra « fait la guerre »
ertha- « unir » > ertha « unit »
esta- « appeler, nommer » > esta « appelle, nomme »
lacha- « flamber » > lacha « flambe »
linna- « chanter » > linna « chante »
harna- « blesser » > harna « blesse »
Les terminaisons de pluriel ou pronominales mentionnées plus haut s’ajoutent sous les formes suivantes : broniar « (ils, elles) endurent », broniam « nous endurons » etc. Remarquez que la terminaison -n pour « je » provoque la transformation du -a final en -o : d’où bronion « j’endure », dagron « je fais la guerre » etc.
• Le passé (de la 3e personne du singulier) de cette classe de verbes se forme dans la plupart des cas avec le suffixe -nt :
bronia- « endurer » > broniant « endurait, endura »
dagra- « faire la guerre » > dagrant « faisait la guerre, fit la guerre »
esta- « appeler, nommer » > estant « appelait, nommait, appela, nomma »
ertha- « unir » > erthant « unissait, unit »
lacha- « flamber » > lachant « flambait, flamba »
linna- « chanter » > linnant « chantait, chanta »
harna- « blesser » > harnant « blessait, blessa »
De nouveau, les terminaisons de pluriel ou pronominales peuvent s’ajouter, de la même façon qu’au présent. Si c’est le cas, le suffixe -nt devient -nne- devant la terminaison :
broniant « endurait, endura » > bronianner « ils/elles enduraient, ils/elles endurèrent » (sert aussi de pluriel, ex. in Edhil bronianner « les Elfes enduraient/endurèrent »), broniannen « j’endurais, j’endurai », broniannem « nous endurions, nous endurâmes » etc.
Pour, disons, « (ils, elles) chantaient, chantèrent », nous nous attendrions à linnanner (puisque « chantait, chanta, a chanté » est linnant), mais là où un « double nn » apparaîtrait, le verbe est probablement contracté : « (il, elles) chantaient, chantèrent » pourrait être simplement linner.
• Le futur se forme en ajoutant à la base le suffixe -tha :
bronia- « endurer » > broniatha « endurera »
dagra- « faire la guerre » > dagratha « fera la guerre »
esta- « appeler, nommer » > estatha « appellera, nommera »
ertha- « unir » > erthatha « unira »
lacha- « flamber » > lachatha « flambera »
linna- « chanter » > linnatha « chantera »
harna- « blesser » > harnatha « blessera »
De nouveau, on peut ajouter les terminaisons de pluriel ou pronominales, suivant les mêmes règles qu’au présent. Comme au présent, la terminaison -n pour « je » provoque la transformation du -a final en -o : broniathon « j’endurerai » (linnathon pour « je chanterai » est effectivement attesté dans le SdA). Ailleurs, le -a final est inchangé : bronniatham « nous endurerons », linnathar « ils/elles chanteront » etc.
• L’impératif se forme avec la terminaison o, qui remplace le a final. Dans cette classe de verbes, l’impératif est par conséquent identique à l’infinitif (voir plus haut). L’impératif en o couvre toutes les personnes (Lettres:427) ; la forme est donc la même que l’ordre s’adresse à une personne ou à plusieurs. Un seul Elfe cria daro ! « halte ! » à la Communauté entière lorsqu’elle entra dans la Lórien ; voir SdA1/II ch. 6. (En quenya, la distinction pluriel/singulier est facultative à l'impératif ; nous ne savons pas si elle est possible du tout en sindarin).
• Le participe actif (appelé aussi participe présent) est un adjectif dérivé d’un verbe, décrivant l’état dans lequel on effectue l’action dénotée par le verbe (si vous chantez, vous êtes chantant ; chantant est donc le participe du verbe « chanter »40). En sindarin, le participe actif des verbes dérivés se forme au moyen de la terminaison -ol, qui remplace le -a final de la base :
bronia- « endurer » > broniol « endurant »
glavra- « bredouiller » > glavrol « bredouillant »
ertha- « unir » > erthol « unissant »
lacha- « flamber » > lachol « flambant »
linna- « chanter » > linnol « chantant »
harna- « blesser » > harnol « blessant »
(L’exemple glavrol est attesté, LR:358 entrée GLAM ; cf. aussi chwiniol « tourbillonnant » de chwinio « tourbillonner » LR:388 entrée SWIN. En sindarin standard, par opposition au « noldorin » des Etymologies, il nous faut probablement lire hw- pour chw-.) Il semble que les participes de nature adjectivale ainsi formés n’aient pas de pluriel explicite, contrairement à la majorité des autres adjectifs.
• Il existe un autre participe actif, que l’on pourrait appeler participe parfait actif. Sa signification est similaire à celle du participe actif normal en -ol décrit ci-dessus, hormis qu’il ne décrit pas l’état de quelqu’un (ou quelque chose) qui effectue l’action du verbe ; il décrit l’état de quelqu’un qui a déjà effectué cette action. Il semble avoir la terminaison -iel, qui remplace le -a final de la base (ou dans le cas des verbes en -ia, la terminaison entière) :
esta- « appeler, nommer » > estiel « ayant appelé, ayant nommé »
hwinia- « tourbillonner » > hwíniel « ayant tourbillonné »
linna- « chanter » > linniel « ayant chanté »
Dans le cas des nombreux verbes en -ia, des formes parallèles suggèrent que la voyelle radicale doive être allongée, comme dans hwíniel issu de hwinia- ci-dessus. (Les verbes siria- « couler », thilia « scintiller » et tiria- « regarder » se comporteraient vraisemblablement de la même façon : síriel, thíliel, tíriel.) Cependant, les conséquences phonologiques en sont assez compliquées. Si nous osons faire confiance au système phonologique que nous entrevoyons dans les œuvres de Tolkien, nous devons souvent prendre en compte le timbre de la voyelle originelle.
Lorsque la racine ou base primitive originelle avait la voyelle A, le participe parfait donnera ó (représentant un â long, puisque l’ancien á long est devenu ó en sindarin) :
beria- « protéger » (racine BAR) > bóriel « ayant protégé »
gweria- « trahir, mentir » (racine WAR) > gwóriel « ayant menti »
henia- « comprendre » (racine KHAN) > hóniel « ayant compris »
pelia- « répandre » (racine PAL) > póliel « ayant répandu »
penia- « fixer, mettre » (racine PAN) > póniel « ayant fixé, ayant mis »
renia- « errer » (racine RAN) > róniel « ayant erré »
revia- « voler [dans les airs], cingler [faire voile] » (racine RAM) > róviel « ayant volé, ayant cinglé »
telia- « jouer » (racine TYAL) > tóliel « ayant joué »
Notez spécialement egleria- « glorifier » (apparenté à aglar « gloire »), qui pourrait avoir le participe parfait aglóriel « ayant glorifié ».
Lorsque la racine originelle avait la voyelle O ou U, le participe parfait donnera ú (représentant un ô long, puisque l’ancien ó long est devenu ú en sindarin) :
delia- « cacher, dissimuler » (racine DUL) > dúliel « ayant caché, ayant dissimulé »
elia- « pleuvoir » (racine ULU) > úliel « ayant plu »
eria- « lever » (racine ORO) > úriel « ayant levé »
heria- « commencer soudain » (racine KHOR) > húriel « ayant soudain commencé »
(En sindarin archaïque, il était plus facile de distinguer cette catégorie de la précédente ci-dessus, car ces verbes avaient un ö au lieu d’un e : dölia- etc. Après que ö fut devenu e, ces verbes durent être mémorisés). Le verbe bronia- « endurer » (racine BORÓN-) deviendrait de même brúniel « ayant enduré ». En vérité, la raison pour laquelle bronia- n’apparaît pas comme *brenia-, archaïque *brönia-, est mystérieuse ; dans tous les cas comparables, la terminaison -ia cause un umlaut (cf. par exemple delia-, anciennement dölia-, de *duljâ-, ou plus tard *doljâ-).
D’autres verbes dérivés que ceux en -ia pourraient montrer une simple inflexion quand on leur ajoute la terminaison -iel (nous ne pouvons en être sûrs). Si c’est le cas, les voyelles a et o deviendraient toutes deux e (une fois de plus, o serait devenu ö en sindarin archaïque, ö se confondant plus tard avec e) :
awartha- « abandonner » > ewerthiel « ayant abandonné »
banga- « commercer » > bengiel « ayant commercé »
dortha- « rester » > derthiel « étant resté » (archaïque dörthiel)
edonna- « engendrer » > edenniel « ayant engendré » (archaïque edönniel)
Les racines verbales à voyelles i ou e ne seraient pas affectées par l’inflexion :
critha- « moissonner, faucher » > crithiel « ayant moissonné, ayant fauché »
ertha- « unir » > erthiel « ayant uni »
Les verbes à diphtongue (ei, ui, ae, au etc.) ne changeraient pas non plus :
eitha- « insulter » > eithiel « ayant insulté »
gruitha- « terrifier » > gruithiel « ayant terrifié »
maetha- « combattre » > maethiel « ayant combattu »
baugla- « opprimer » > baugliel « ayant opprimé »
• La dernière des formes participiales dont nous connaissions quelque chose est le participe passif (ou participe passé), un adjectif décrivant l’état de quelque chose ou quelqu’un qui est (ou a été) exposé à l’action du verbe correspondant : si quelqu’un vous voit, vous êtes vu : « vu » est donc le participe passif du verbe « voir ». « Vu » est en fait irrégulier ; dans la majorité des cas, le français forme le participe passif en enlevant la terminaison -r de l’infinitif (ex. aimé à partir d’aimer, fini à partir de finir). Le sindarin forme normalement ses participes passifs en ajoutant la terminaison adjectivale -en à la forme du passé (de la 3e personne du singulier). Comme les verbes dérivés forment leur passé en nt, les participes passifs correspondants se terminant en -nnen, qui représente -nten (la phonologie du sindarin exigeant que le groupe nt devienne nn entre voyelles) :
gosta- « craindre extrêmement, redouter » > gostannen « craint, redouté » (cf. gostant, le passé du verbe)
egleria- « glorifier, louer » > egleriannen « glorifié »
eitha- « insulter » > eithannen « insulté »
esta- « appeler, nommer » > estannen « appelé, nommé »
ertha- « unir » > erthannen « uni »
gruitha- « terrifier » > gruithannen « terrifié »
harna- « blesser » > harnannen « blessé »
maetha- « combattre » > maethannen « combattu »
baugla- « opprimer » > bauglannen « opprimé »
Pour le participe passé de linna- « chanter », nous nous attendrions à linnannen (« chanté »), mais comme dans d’autres cas où un « double nn » apparaîtrait, la forme est probablement contractée : linnen.
Formellement, les participes passifs coïncident avec la 1re personne du singulier du passé : gostannen pourrait aussi signifier « je craignais, je craignis », egleriannen signifie aussi « je glorifiais, je glorifiai » etc. Le contexte seul permet de décider du sens de la forme.
Dans certains cas, quand le verbe correspondant est intransitif (c.à.d. qu’il ne peut normalement avoir un objet direct, ex. « aller »), le participe passé pourrait décrire l’état dans lequel est celui qui a effectué l’action du verbe. Par exemple, celui qui va sera ensuite allé (« allé » est le participe passé d’« aller »). De même, le participe passé d’un verbe comme lacha- « flamber » (lachannen) pourrait peut-être s’employer pour décrire un feu ayant flambé. Mais en sindarin, il serait peut-être mieux d’utiliser plutôt le participe parfait actif (comme lechiel dans ce cas) ; voyez ci-dessus).
Contrairement aux participes actifs (pensons nous), le participe passé ou passif a un pluriel distinct (usité quand le participe décrit un mot au pluriel). Il se forme en altérant la terminaison -nnen en -nnin, combinée à l’inflexion en I dans le mot. Comme d’habitude, l’effet obtenu est que les voyelles a et o, quand elles apparaissent, sont altérées en e (mais une fois de plus, e issu de o était en fait ö en sindarin archaïque) :
harnannen « blessé » > pl. hernennin
gostannen « craint, redouté » > pl. gestennin (archaïque göstennin)
Remarquez que la terminaison -a de la base verbale elle-même, ici le a final de harna- et gosta-, est aussi infléchi en e : au pluriel, -annen devient toujours -ennin.
Les voyelles e et i ne sont pas affectées par l’inflexion :
linnen « chanté » > pl. linnin
erthannen « uni » > pl. erthennin
De nouveau, les diverses diphtongues ne le sont pas non plus :
eithannen « insulté » > pl. eithennin
gruithannen « terrifié » > pl. gruithennin
maethannen « combattu » > pl. maethennin
bauglannen « opprimé » > pl. bauglennin
Pour une raison similaire, il se pourrait que le participe passif pluriel du verbe boda- « proscrire, interdire » soit bodennin, NON **bedennin avec inflexion o > e, puisque ce o représente un ancienne diphtongue au (comparez avec le mot apparenté baw ! « non ! ne fais pas cela ! »).
• La dernière forme du verbe dont nous connaissions quelque chose est le gérondif, en fait un nom dérivé, l’action verbale considérée comme une « chose ». En anglais, les gérondifs sont dérivés au moyen de la terminaison -ing, ex. thinking [« pensée », NdT] issu du verbe think [« penser », NdT]41. En anglais, le gérondif et le participe actif ne peuvent être distingués par la forme ; tous deux se terminent en -ing. Pourtant, alors que le participe a une nature d’adjectif, le gérondif est un nom, et en sindarin, les deux se distinguent aussi par la forme. Tous les verbes dérivés, ou bases en A, forment leur gérondif au moyen de la terminaison -d :
bronia- « endurer » > broniad « endurance » (= l’acte d’endurer)
nara- « raconter, narrer » > narad « narration » (= l’acte de raconter)
ertha- « unir » > erthad « union » (= l’acte d’unir)
(Cf. mereth Aderthad, la Fête des Retrouvailles, mentionnée dans le Silmarillion).
Il semble que les gérondifs soient souvent utilisés là où le français aurait plutôt un infinitif. Dans la Lettre du Roi (SD:129), Aragorn écrit qu’il aníra…suilannad mhellyn în = « désire…saluer ses amis », littéralement « désire (la) salutation (de) ses amis ». Il est tout à fait possible que Tolkien ait décidé d’abandonner les infinitifs en o et i (voyez ci-dessous pour ces derniers) et de les remplacer par des gérondifs. Les infinitifs en o et i ne sont attestés dans aucune source postérieure aux Etymologies. Cela ne signifie peut-être pas grand chose, puisque les témoignages post-Etym sont fort maigres, mais, en écrivant en sindarin, j’utiliserais généralement des gérondifs en lieu et place des infinitifs français.
NOTE : Comme mentionné plus haut, l’objet d’une phrase subit la lénition (mutation douce). Il faut noter que dans l’expressions aníra…suilannad mhellyn în = « désire…saluer ses amis », l’objet d’un point de vue grammatical serait sans aucun doute suilannad ou « salutation ». Cependant, l’objet logique est mellyn « amis », et c’est le mot qui est lénifié (en mhellyn). Le gérondif suilannad n’est pas lénifié (en *huilannad). Cela suggère fortement que le gérondif est perçu ici comme un infinitif, non comme un nom qui pourrait être lénifié en tant qu’objet d’une phrase ; au lieu de cela, la lénition affecte l’objet logique « amis ».
II. VERBES DE BASELa conjugaison des verbes de base, dépourvus de terminaison (alias verbes primaires) est sensiblement plus complexe que celle des verbes dérivés. Tolkien considérait peut-être cette classe comme celle des « verbes forts » ; cf. WJ:415.
• L’infinitif se forme avec la terminaison -i (et non -o comme dans le cas des bases en A ci-dessus) :
fir- > firi « se flétrir, mourir »
gir- > giri « frissonner »
ped- > pedi « parler »
pel- > peli « s’étioler »
redh- > redhi « semer »
Cette terminaison provoque l’inflexion des voyelles a et o en e :
blab- > blebi « battre (intransitif) »
dag- > degi « abattre, tuer, occire »
dar- > deri « arrêter »
nor- > neri « courir » (archaïque nöri)
tol- > teli « venir » (archaïque töli)
tog- > tegi « mener » (archaïque tögi)
Certains verbes coïncident inévitablement à l’infinitif : par exemple, can- « appeler, crier » et cen- « voir » auraient tous deux l’infinitif ceni. Le contexte seul permet de décider quel est le verbe sous-entendu. (Mais comme nous l’avons suggéré plus haut, le sindarin utiliserait souvent le gérondif là où le français a un infinitif, et dans ce cas la distinction est conservée : caned « cri, appel », mais cened « vision ».)
• Le présent de ces verbes se forme de deux façons différentes. La troisième personne du singulier, qui ne nécessite pas de terminaison supplémentaire, est identique à la base verbale, mais dans le cas des bases verbales monosyllabiques, la voyelle est allongée :
dar- « arrêter » > dâr « (il, elle) arrête »
fir- « se flétrir, mourir » > fîr « se flétrit, meurt »
ped- « parler » > pêd « parle »
tol- « venir » > tôl « vient »
(Cela pourrait couvrir aussi le présent progressif de l’anglais : « is stopping ["est en train d’arrêter", NdT] », « is fading ["est en train de (se) flétrir, de mourir", NdT] », etc…mais nous ne pouvons en être sûrs ; voyez la note (i) ci-dessous.) Les exemples attestées comprennent blâb, présent de blebi- « battre (intransitif) » (LR:380 entrée PALAP) et – en termes plus nets – l’entrée TUL dans LR:395, où tôl est traduit « il vient », par conséquent clairement identifié comme la 3e personne du singulier de teli « venir ». Le fait que la forme elle-même soit simplement une 3e personne et pas nécessairement un « masculin » ou même un animé (« il vient ») apparaît dans une autre attestation, la phrase tôl acharn « (la) vengeance vient » (WJ:254 ; selon WJ:301, Tolkien lui a plus tard substitué tûl acharn, mais accepter ce changement causerait de tels bouleversements du système verbal et de la phonologie qu’il vaut probablement mieux l’ignorer au point où nous en sommes actuellement).
NOTE (i) : Pêd est également attesté comme présent pour « parle » (en l’occurrence sous forme lénifiée : bêd) dans VT41:11, où l’on voit qu’il correspond à l’aoriste quenya quete. On ne sait pas clairement si le sindarin a un aoriste distinct du présent ; si c’est le cas, des formes comme pêd sont probablement des aoristes : « parle », par opposition à « est en train de parler ».
NOTE (ii) : En finale, v s’écrit f. Par conséquent, le 3e personne du singulier du présent de lav- « lécher » est lâf. Pour les autres formes, quand le v n’est pas final, il s’écrira bien v (ex. levin « je lèche » – cf. plus bas).
Dans le cas des bases verbales polysyllabiques (habituellement des verbes comportant quelque élément prépositionnel préfixé), il n’y a pas d’allongement de la voyelle, et la 3e personne du singulier du présent est identique à la base verbale elle-même :
osgar- « couper autour, amputer » > osgar « coupe autour, ampute » (cette forme est explicitement mentionnée dans LR:379 entrée OS)
Pour toutes les formes du présent sauf la 3e personne du singulier, une certaine terminaison est nécessaire, comme nous l’avons souligné au départ. Ces terminaisons s’ajoutent à une forme du verbe qui est identique à l’infinitif, donc avec la terminaison -i et l’inflexion lorsque la base verbale a la voyelle a ou o (tandis que i et e ne sont en aucune manière affectés) :
dar- « arrêter » > derin « j’arrête », derir « (ils/elles) arrêtent » (avec un sujet multiple, ex.. in Edhil derir « les Elfes (s’)arrêtent »), derig/derich « tu arrêtes, vous arrêtez », derim « nous arrêtons »
fir- « se flétrir, mourir » > firin « je meurs » etc. avec les diverses terminaisons
ped- « parler » > pedin « je parle » etc.
tol- « venir » > telin « je viens » etc.
osgar- « amputer » > esgerin « j’ampute » etc.
On a longtemps pensé que cette forme était le parfait, ce qui était aussi la conception présentée dans d’anciennes versions de cet article. Cela se basait avant tout sur le linnod de Gilraen dans l’Appendice A du SdA : Onen i Estel Edain, ú-chebin estel anim, traduit dans une note de bas de page comme « J’ai donné l’Espoir aux Dúnedain, je n’ai pas gardé d’espoir pour moi-même » (c’est moi qui souligne). Cependant, à la lumière d’autres exemples, il serait peut-être mieux de considérer ú-chebin comme une forme de présent (et de traduire « je ne garde pas d’espoir pour moi-même »), en admettant que la traduction de Tolkien par un parfait « Je n’ai pas gardé d’espoir pour moi-même » est assez libre et fait une concession à ce qui serait naturel en anglais [dans le texte d’origine évidemment, NdT]. (La forme de base de ú-chebin est longtemps restée floue ; en enlevant le préfixe négatif ú- « ne pas » et la mutation douce h > ch qu’elle déclenche, il nous reste hebin « je garde ». Cela pourrait venir de hab-, heb- ou hob- « garder », l’inflexion neutralisant les oppositions de voyelles dans la forme hebin. Néanmoins, la base KHEP « conserver, garder » publiée dans VT41:6 doit être la racine qui sous-tend ce verbe ; la base est donc visiblement heb-.)
• Le passé des verbes de base fait intervenir un suffixe ou un infixe nasal, bien qu’il soit parfois assimilé au point de ne plus être reconnaissable. Nous nous concentrerons d’abord sur les formes de la 3e personne du singulier, puisque les autres formes, tour à tour, peuvent en être dérivées.
Dans le cas des verbes de base en -r, on y suffixe simplement un -n (reste d’une terminaison de passé plus longue en -ne, toujours en usage en quenya) :
dar- « arrêter » > darn « arrêtait, arrêta »
gir- « frissonner » > girn « frissonnait »
nor- « courir » > norn « courait, courut »
Les bases verbales en -n se comportent probablement de la même façon (cen- « voir » > cenn « voyait, vit »). Pour les verbes en -l, la terminaison n est probablement assimilée (pel- « s’étioler » > pell « s’étiolait, s’étiola »). Nous manquons d’exemples, mais c’est ce vers quoi tendraient des extrapolations à partir du quenya.
Dans les cas où la base verbale se termine en b, d, g, v, dh, l’élément nasal dénotant le passé se manifesterait comme un infixe plutôt qu’un préfixe. C’est à dire qu’il ne s’ajoute pas à la consonne finale de la base, mais s’insère devant elle, ce qui a des conséquences qui pourraient surprendre des étudiants peu familiers de l’évolution de l’eldarin. En sindarin, b, d, g, v, dh suivant une voyelle descendent d’anciens p, t, c, b (ou m) et d, respectivement. Mais quand l’infixe nasal était introduit entre la voyelle et la consonne, ce changement ne pouvait plus avoir lieu : l’infixe « protégeait » la consonne de la voyelle qui l’aurait sinon modifiée. C’est pourquoi b, d, g semblent redevenir p, t, c après l’infixe. En fait ils ne redeviennent pas p, t, c ; ils n’ont simplement jamais changé.
had- « lancer » > passé hant « lançait, lança » (racine originelle KHAT ; ce passé est effectivement répertorié dans LR:363)
cab- « sauter, bondir » > passé camp « sautait, bondissait, sauta, bondit » (racine originelle KAP)
dag- « abattre, tuer, occire » > passé danc « abattait, tuait, abattit, tua, occit » (racine originelle NDAK ; sindarin c = k).
(On observera que l’infixe nasal, qui se manifeste le plus souvent sous la forme n, est assimilé en m devant p.) Vraisemblablement, dh issu d’un ancien d redevient tel qu’il était à l’origine :
redh- « semer » > passé rend « semait, sema » (racine RED)
Un cas attesté est gwend (ou gwenn), passé d’un verbe gwedhi « lier, attacher » (LR:397 entrée WED-, où l’infinitif cité est cité sous la forme « gwedi », mais c’est sûrement une erreur de lecture pour gweði = gwedhi ; comparez avec le mot apparenté angweð = angwedh). Cependant, Tolkien nota que gwend fut plus tard remplacé par gwedhant (écrit gweðant dans LR), comme s’il s’agissait d’un verbe dérivé *gwedha- ; peut-être les elfes (/Tolkien) n’appréciaient-ils guère les passés en -nd. Il se peut que le passé rend « semait, sema » (non attesté directement dans les écrits de Tolkien) ait été de même remplacé par redhant en sindarin plus tardif.
Les verbes de plus d’une syllabe auraient des passés en -nn au lieu de -nd, si nous osons nous fier à notre reconstruction de la phonologie du sindarin. On ne connaît que deux verbes de ce genre : neledh- « entrer » (passé nelenn ?) et edledh- « s’exiler » (passé edlenn ?). Ce dernier verbe n’est pas attesté directement, mais est une reconstruction issue du « noldorin » egledh- (LR:368 entrée LED).
Les verbes terminés par -v pourraient aussi être un peu particuliers. Dans la majorité des cas, un v post-vocalique provient d’un ancien b, si bien qu’à un certain stade ces verbes se terminaient certainement en mb (l’infixe nasal se manifestant sous la forme m devant b, tout comme p). Mais mb final est devenu un simple m en sindarin. (Cf. WJ:394, où Tolkien établit que le mot primitif *lambê « langue » est devenu lam en sindarin, représentant sûrement un ancien *lamb. Comparez avec la forme « noldorine » lham(b) dans LR:367 entrée LAB, qui correspondrait au sindarin lam(b).) Ainsi, les verbes de base en -v pourraient avoir des passés en -m, pour -mb :
lav- « lécher » > lam (pour lamb) « léchait, lécha » (le nom lam « langue » est apparenté et partage précisément la même histoire phonologique)
Comme nous l’avons déjà signalé, les formes dérivées jusqu’ici sont les 3es personnes du singulier. Les autres formes en dérivent assez facilement au moyen des mêmes terminaisons que celles mentionnées plus haut : -n « je », -m « nous », -r « ils/elles » ou simple pluralité, etc. La question est : quelle voyelle de connexion ajoutons-nous entre le verbe et la terminaison ? En termes de phonologie historique, ce serait certainement e : on s’attendrait à ce que le correspondant sindarin du quenya quenten « je disais, je dis » soit *pennen. Pourtant, notre seul et unique exemple indique une autre direction, et c’est un des cas où nous devons généraliser à partir d’une seule forme, avec des conséquences importantes pour toute une classe de verbes. J’aurais aimé avoir d’autres exemples (et en particulier plus récents), pour être sûr qu’il ne s’agit pas d’une lubie passagère dans l’évolution du « noldorin » / sindarin de Tolkien, ou même d’une erreur de lecture de la part de Christopher Tolkien.
L’exemple en question se trouve dans les Etymologies, LR:363, racine KHAT « lancer ». Nous y voyons un verbe hedi, clairement l’infinitif tout à fait régulier de had-, mais ensuite deux formes explicitement identifiés comme des « pa. t. » [past tense, c.à.d. passé, NdT] : hennin et hant. Ce dernier est visiblement la 3e personne du singulier « (il/elle) lançait, lança », formé sur had- avec un infixe nasal selon les règles que nous avons tenté d’esquisser (et justement en utilisant cet exemple). Mais hennin, avec la terminaison n dont on sait qu’elle signifie « je », doit être la 1re personne du singulier du passé : « je lançais, je lançai, j’ai lancé ». Le changement nt > nn à l’intervocalique est conforme à ce que nous attendons sur le plan phonologique, mais il est surprenant que la voyelle de connexion utilisée devant la terminaison pronominale soit i. Il serait tentant de considérer hennin comme une erreur pour hannen, mais l’inflexion a > e est exactement ce à quoi nous nous attendons quand la syllabe suivante présente un i. Nous connaissons certes des cas de confusion a/e et e/i dans les textes publiés par divers éditeurs essayant de déchiffrer la difficile écriture manuscrite de Tolkien, mais supposer que Christopher Tolkien a réussi à mal lire deux voyelles dans le même mot, et qu’il se trouve que le résultat est parfaitement conforme à la phonologie du sindarin, est peut-être un peu abusif. Il se peut que JRRT ait imaginé que des formes comme hannen aient été reformées par analogie avec les formes correspondantes du présent (dans ce cas hedin « je lance »), avec introduction de la voyelle de connexion i et de l’inflexion subséquente au passé comme au présent : hannen > hennin.
Si nous acceptons cet exemple, nous devons formuler la règle suivante : tous les passés des verbes de base, à l’exception de la 3e personne du singulier, se forment en ajoutant -i- et la terminaison appropriée à la 3e personne du singulier elle-même.
gir- « frissonner » > 3e pers. sg. passé girn « (il/elle) frissonnait, frissonna » > girnin « je frissonnais, je frissonnai », girnim « nous frissonnions, nous frissonâmes », girnig/girnich « tu frisonnais, tu frissonnas/vous frissonniez, vous frissonnâtes », girnir « ils/elles frissonnaient, ils/elles frissonnèrent »
cen- « voir » > 3e pers. sg. passé cenn « (il/elle) voyait, vit » > cennin « je voyais, je vis » (etc. avec les diverses terminaisons)
Comme l’indique l’exemple hant > hennin, la voyelle de connexion i déclenche les inflexions normales dans la syllabe précédente, a et o devenant tous deux e :
dar- « arrêter » > 3 pers. sg. passé darn « (il/elle) arrêtait, arrêta » > dernin « j’arrêtais, j’arrêtai » (etc.)
nor- « courir » > 3 pers. sg. passé norn « (il/elle) courait, courut » > nernin (archaïque nörnin) « je courais, je courus » (etc.)
L’exemple hant > hennin illustre aussi un autre phénomène : tous les groupes de consonnes finaux ne peuvent pas rester inchangés quand ils ne sont plus finaux, mais devenus intervocaliques du fait de l’addition d’une terminaison. Les groupes -nt-, -nc-, -mp- se changent en
-nn-, -ng-, -mm- :
ped- « parler » > 3 pers. sg. passé pent « (il/elle) parlait, parla » > pennin « je parlais, je parlai » (etc.)
dag- « abattre, tuer, occire » > 3e pers. sg. passé danc « (il/elle) abattait, abattit » > dengin « j’abattais, j’abattis » (etc.)
cab- « sauter, bondir » > 3e pers. sg. passé camp « (il/elle) sautait, sauta » > cemmin « je sautais, je sautai » (etc.)
Le groupe nd, comme nt, deviendrait nn à l’intervocalique :
gwedh- « lier, attacher » > 3e pers. passé gwend « (il/elle) liait, lia » > gwennin « je liais, je liai » (etc.)
Le m final (représentant habituellement mb) deviendrait un double -mm- :
lav- « lécher » > 3e pers. passé lam « (il/elle) léchait, lécha » > lemmin « je léchais, je léchai » (etc.)
• Pour le futur, il nous faut supposer que la terminaison -tha s’applique aussi à cette classe de verbes, mais une voyelle de connexion est visiblement nécessaire. Bien que nous n’ayons pas d’exemple direct, l’analogie avec d’autres formes suggère qu’un i serait inséré devant cette terminaison. Ce i causerait les inflexions habituelles le cas échéant. En bref, le futur d’un verbe de cette classe peut se construire en ajoutant -tha à l’infinitif (voyez-en les règles plus haut) :
dar- > inf. deri « arrêter » > futur deritha « arrêtera »
ped- > inf. pedi « parler » > futur peditha « parlera »
gir- > inf. giri « frissonner » > futur giritha « frissonnera »
tol- > inf. teli « venir » (archaïque töli) > futur telitha (archaïque tölitha) « viendra »
Ces futurs (de la 3e personne du singulier) peuvent être ensuite affectés des terminaisons habituelles, tout comme dans le cas des verbes dérivés : telithon « je viendrai », telitham « nous viendrons », pluriel telithar « (ils/elles) viendront » etc. (Comme d’habitude, -a devient -o devant la terminaison -n pour « je », d’où telithon plutôt que **telithan.)
• L’impératif des verbes de base se forme simplement avec la terminaison -o :
dar- « arrêter » > daro « arrête ! arrêtons ! arrêtez ! »
ped- « parler » > pedo « parle ! parlons ! parlez ! »
tir- « regarder » > tiro « regarde ! regardons ! regardez ! »
tol- « venir » > tolo « viens ! venons ! venez ! »
Il y en a trois d’attestés dans le SdA. Un Elfe arrêta la Communauté avec l’ordre daro ! quand elle entra dans la Lórien. Pedo « parlez, dites » se trouve sur l’inscription de la Porte de la Moria (pedo mellon , que l’on doit traduire « dites ami », bien que Gandalf ait d’abord pensé qu’elle signifiait « parlez, ami »). Dans son cri « inspiré » à Cirith Ungol , Sam employa l’expression a tiro nin, Fanuilos ! « ô regarde vers moi, Toujours blanche ! » (une épithète de Varda) ; voyez Lettres:278 ou RGEO:72 pour la traduction.
• Le participe actif de cette classe de verbes prendrait probablement la terminaison -el (représentant un ancien *-ilâ) :
dar- « arrêter » > darel « arrêtant »
ped- « parler » > pedel « parlant »
tol- « venir » > tolel « venant »
Cependant, quand la voyelle radicale est i, cette terminaison semble s’élargir en -iel:
fir- « se flétrir, mourir » > firiel « se flétrissant, mourant »
gir- « frissonner » > giriel « frissonnant »
glir- « chanter » (aussi « réciter un poème ») > gliriel « chantant » (aussi « récitant »)
tir- « regarder » > tiriel « regardant » (le seul exemple attesté – voyez plus bas)
• Le participe parfait actif semble avoir la terminaison -iel combinée à l’allongement de la voyelle radicale. La voyelle i deviendrait simplement un í long :
fir- « se flétrir, mourir » > fíriel « s’étant flétrir, étant mort » (ou simplement « flétri, mort »)
glir- « chanter » (/« réciter ») > glíriel « ayant chanté » (/« ayant récité »)
tir- « regarder » > tíriel « ayant regardé »
(On remarquera que seule la longueur de la voyelle distingue tiriel « regardant » de tíriel « ayant regardé ». Voyez RGEO:73, où Tolkien explique que tandis que palan-diriel signifie « regardant au loin », palan-díriel a un sens perfectif : « ayant regardé au loin ». Dans ces mots, -diriel/-díriel sont simplement des formes lénifiées de -tiriel/-tíriel.)
Cet allongement des voyelles a probablement eu lieu si tôt que les changement ultérieurs affectant les voyelles longues doivent aussi être pris en compte. On s’attend donc à ce que les anciens é, á, ó se manifestent sous les formes í, ó, ú, respectivement – reflétant un changement qui eut lieu au stade du vieux sindarin) :
mad- « manger » > módiel (pour mádiel) « ayant mangé »
ped- « parler » > pídiel (pour pédiel) « ayant parlé »
nor- « courir » > núriel (pour nóriel) « ayant couru »
Il semble qu’aucun des participes actifs ainsi obtenus (en -el et en -iel) n’ait de pluriel distinct.
• Le participe passif (ou participe passé) de cette classe de verbes peut se construire en ajoutant -en à la 3e personne du singulier du passé (voyez-en les règles plus haut) :
dar- « arrêter » > 3e pers. sg. passé darn « (il/elle) arrêtait, arrêta, a arrêté » > participe passif darnen « arrêter »
sol- « fermer, clore » > 3e pers. sg. passé soll « (il/elle) fermait, ferma, a fermé » > participe passif sollen « fermé, clos » (cette forme étant la seule attestation de ce verbe : le SdA fait référence au Fen Hollen ou « Porte Close » à Minas Tirith, hollen étant vraisemblablement une forme lénifiée de sollen)
tir- « regarder, garder » > 3e pers. sg. passé tirn « (il/elle) regardait, gardait, regarda, garda, a regardé, a gardé » > participe passif tirnen « regardé, gardé »
(Ce dernier est attesté dans le Silmarillion, dans le nom Talath Dirnen « Plaine Gardée ». Dirnen est le résultat de la lénition de tirnen.)
Une fois de plus, lorsqu’une voyelle vient à les suivre, les -nt, -nc, -mp, -nd, -m finaux deviennent -nn-, ng-, -mm-, -nn-, -mm- respectivement.
ped- « parler » > 3e pers. sg. passé pent « (il/elle) parlait, parla, a parlé » > participe passif pennen « parlé »
dag- « abattre, tuer, occire » > 3e pers. sg. passé danc « (il/elle) abattait, abbatit, a abattu » > pass. part. dangen « abattu, tué, occis » (attesté dans LR:375 entrée NDAK)
hab- « vêtir » > 3e pers. sg. passé hamp « (il/elle) vêtit » > part. pass. hammen « vêtu »
redh- « semer » > 3e pers. sg. passé rend « (il/elle) semait, sema, a semé » > part. pass. rennen « semé »
lav- « lécher » > 3e pers. sg. passé lam « (il/elle) léchait, lécha, a léché » > part. pass. lammen « léché »
Ces participes passifs en -en auraient des pluriels en -in, déclenchant les inflexions habituelles : a et o deviennent tous deux e :
dangen « abattu, tué, occis » > pl. dengin
hollen « fermé, clos » > pl. hellin (archaic höllin)42
(Observez le Haudh-en-Ndengin ou « Mont des Morts43 » mentionnée dans le Silmarillion : ndengin est une forme de dengin.) Comme toujours, les voyelles e et i ne sont absolument pas affectées :
pennen « parlé » > pl. pennin
tirnen « gardé »> pl. tirnin
• Enfin, nous avons le gérondif, le nom verbal, qui peut aussi s’employer pour traduire des infinitifs français (voir plus haut). Les gérondifs des verbes de base se forment simplement au moyen de la terminaison -ed.
cab- « sauter, bondir » > cabed « saut, bond » (= l’acte de sauter, de bondir)
cen- « voir » > cened « vision » (= l’acte de voir )
glir- « chanter » > glired « chant » (= l’acte de chanter)
tol- « venir » > toled « venue » (= l’acte de venir)
Les verbes sindarins cab- « sauter, bondir » et cen- « voir » ne sont en fait attestés que par leurs gérondifs ! Selon le Silmarillion, la gorge où Túrin tua Glaurung s’appelait Cabed-en-Aras ou « Saut du Cerf ». Le verbe cab- se rattache à l’évidence à la racine KAP « bondir » répertoriée dans les Etymologies (LR:362), mais n’y est pas mentionné. Cened « vision » apparaît comme partie du composé cenedril « verre de vision (= miroir) » dans RS:466.
III. LA CONJUGAISON MIXTECertains verbes qui par leur forme semblent appartenir aux bases en A sont en fait à la lisière entre les deux conjugaisons présentées ci-dessus. Un exemple est le verbe drava- « tailler ». Pour la plupart de ses formes, c’est une base en A tout à fait régulière : infinitif dravo, présent drava, futur dravatha, impératif dravo, participe actif dravol, gérondif dravad. Mais au passé, nous attendrions la forme *dravant, qui en fait n’apparaît pas. Dans les notes de Tolkien telles qu’elles sont reproduites dans LR:354 entrée DARÁM, il donne la 1ère personne du passé, qui est drammen (« je taillais, je taillai »), ce qui indique une 3e personne dram (« il/elle taillait, tailla, a taillé »). (Il existait aussi un passé irrégulier dramp, dont nous n’avons pas besoin de nous occuper ici – voir la partie IV plus bas). Un passé dram est précisément ce à quoi nous nous attendrions s’il s’agissait d’un verbe de base, de base drav- (infinitif **drevi) au lieu de drava- (infinitif dravo). Un autre exemple est le verbe nara- « raconter » (infinitif naro, LR:374 entrée NAR2) ; le passé du vieux sindarin (« ON ») est dit être narne, ce qui implique que le passé sindarin devait être narn plutôt que **narant. En bref : un certain nombre de bases en A forment leur passé (de la 3e personne du singulier) comme si la voyelle finale n’existait pas ; au lieu de cela, le passé se forme selon les règles des verbes de base. Nos quelques exemples suggèrent que ce groupe inclut la plupart des verbes comportant une consonne simple devant le -a final, tant que cette consonne n’est pas th ou ch (qui représentent d’anciens groupes de consonnes). En ignorant la voyelle finale et en employant les mêmes règles que pour les verbes de base, nous arriverions à des passés tels que ceux-ci :
ava- « ne pas vouloir, refuser de » > am « ne voulait pas, refusait de, ne voulut pas, refusa de »
brona- « durer, survivre » > bronn « durait, survivait, dura, survécut »
drava- « tailler » > dram « taillait, tailla »
fara- « chasser » > farn « chassait, chassa »
gala- « grandir, croître » > gall « grandissait, croissait, grandit, crût »
groga- « être terrorisé » > grunc « était terrorisé(e), fut terrorisé(e) »
laba- « sauter à cloche-pied » > lamp « sautait à cloche-pied, sauta à cloche-pied »
loda- « flotter » > lunt « flottait, flotta »
nara- « raconter » > narn « racontait, raconta »
pada- « marcher (sur une piste ou un chemin) » > pant « marchait, marcha »
rada- « se frayer un chemin » > rant « se frayait un chemin, se fraya un chemin »
soga- « boire » > sunc « buvait, but »
toba- « couvrir » > tump « couvrait, couvrit »
(Au sujet du changement o > u dans groga-, loda-, soga-, toba- > passé grunc, lunt, sunc, tump, voyez la section IV plus bas.)
Un certain nombre de bases verbales trisyllabiques en -da doivent également être assignées à la conjugaison mixte : aphada- « suivre », athrada- « traverser », gannada- « jouer de la harpe », lathrada- « écouter de façon indiscrète », limmida- « humecter », nimmida- « blanchir » et tangada- « fixer » : passés aphant, athrant, gannant, lathrant, limmint, nimmint, tangant, ou avec des terminaisons aphanne- etc. (Le passé « noldorin » lhimmint, qui correspondrait au sindarin limmint, est mentionné par Tolkien dans LR:369 entrée LINKWI.)
Les voyelles longues s’abrègeraient probablement devant le groupe de consonnes qui apparaît au passé :
aníra- « souhaiter » > anirn « souhaitait, souhaita »
síla- « briller » > sill « brillait, brilla »
tíra- « observer » > tirn « observait, observa »
Quand il faut ajouter d’autres terminaisons (pour produires les formes autres que la 3e personne du singulier), la voyelle de connexion est ici e, comme le démontre l’exemple drammen « je taillais, je taillai ».
NOTE : Comme ces verbes semblent se comporter comme les bases en I au passé, nous aurions pu nous attendre à ce que la voyelle de connexion soit i comme dans hennin « je lançais, je lançai, j’ai lancé », mais ce n’est pas le cas. Cela pourrait affermir la théorie selon laquelle la voyelle de connexion i au passé s’est développée par analogie avec son usage au présent (hedin « je lance »). Le verbe drava- ne comporte pas de i au présent (drava « taille »), et ne présente donc pas non plus de i au passé. À sa place nous trouvons e, comme ce que nous attendrions sur la base des seules considérations phonologiques : drammen.
Comme toujours, -m, -nc, -nt, -mp finaux deviennent -mm-, -ng-, -nn-, -mm- entre voyelles :
drava- « tailler » > dram « (il/elle) taillait, tailla, a taillé » > drammen « je taillais, je taillai, j’ai taillé », drammem « nous taillions, nous taillâmes, nous avons taillé », drammeg/drammech « tu taillais, tu taillas, tu as taillé/vous tailliez, vous taillâtes, vous avez taillé », drammer « ils/elles taillaient, ils/elles taillèrent, ils/elles ont taillé »
laba- « sauter à cloche-pied » > lamp « sautait à cloche-pied, sauta à cloche-pied, a sauté à cloche-pied » > lammen « je sautais à cloche-pied, je sautai à cloche-pied, j’ai sauté à cloche-pied » (etc. avec les diverses terminaisons)
loda- « flotter » > lunt « flottait, flotta, a flotté » > lunnen « je flottais, je flottai, j’ai flotté » (etc.)
soga- « boire » > sunc « buvait, but, a bu » > sungen « je buvais, je bus, j’ai bu » (etc.)
Le participe passif en serait dérivé avec la terminaison -en, exactement comme dans le cas des verbes de base normaux. Par conséquent, comme toujours, le participe passif est identique à la 1ère parsonne du singulier du passé, si bien que drammen peut aussi être le participe « taillé », que sungen est aussi « bu », etc. Ces participes auraient des pluriels en -in (avec inflexion), autrement dit ils se comporteraient tout comme les participes passifs des verbes de base normaux. Voyez les règles dans la section II ci-dessus. (Le produit de l’inflexion de u, quand elle a lieu, serait y. D’où le pluriel de sungen qui serait syngin.)
Comme noté plus haut, ces verbes ont probablement des participes actifs en -ol, comme les bases en A normales (drava- « tailler » > dravol « taillant »). Le participe parfait actif serait vraisemblablement formé selon les règles des bases en I, comme si la voyelle finale n’existait pas. Ainsi nous verrions la terminaison -iel combinée avec l’allongement de la voyelle radicale, í, ó, ú représentant é, á, ó (drava- « tailler » > dróviel « ayant taillé », soga « boire » > súgiel « ayant bu »). Si la voyelle est déjà longue, il nous faut supposer qu’elle reste longue (síla- « brille » > síliel « ayant brillé).
IV. VERBES SPÉCIAUX ET IRRÉGULIERSEn se tenant aux règles ci-dessus, on devrait pouvoir conjuguer correctement la plupart des verbes – en supposant que le système verbal du sindarin a été correctement reconstruit. Il nous reste un certain nombre, heureusement réduit, de cas particuliers. Certains s’expliquent facilement par l’évolution phonologique telle que l’a imaginée Tolkien, d’autres reflètent peut-être les conceptions mouvantes du faiseur de langues, quelques uns sont vraiment bizarres – espérons qu’ils n’impliquent pas que notre reconstruction du système verbal du sindarin est entachée de défauts majeurs et d’échecs à deviner indirectement les intentions de Tolkien.
• Survivance d’un U originel devant une nasale : À un certain point de l’évolution du sindarin, le u originel est devenu o dans la grande majorité des cas. Par exemple, le verbe soga- « boire » vient de la racine SUK. Cependant, ce changement n’eut pas lieu devant une nasale, comme n ou m. Par conséquent, si une base verbale contenant une voyelle o < u forme son passé par infixion nasale, le timbre originel de la voyelle persistera devant cette consonne. Ainsi, Tolkien nota que la 3e personne du singulier du passé de soga- était sunc (LR:388 entrée SUK, bien que la forme sogant ait également été valide, le verbe étant transféré dans la classe des bases en A normales). D’autres cas probables où le même phénomène intervient (non attestés directement dans les écrits de Tolkien) :
groga- « être terrorisé » > 3e pers. sg. passé grunc (racine originelle RUK)
loda- « flotter » > passé lunt (racine LUT)
nod- « nouer, lier, attacher » > passé nunt (racine NUT)
toba- « couvrir » > passé tump (racine *TUP)
tog- « mener, amener, apporter » > passé tunc (racine TUK)
NOTE : Dans les Etymologies, LR:378 entrée NUT, le verbe nod- est donné comme « nud- », mais cela contredirait tout ce que nous pensons savoir de la phonologie du sindarin. Le verbe toba- [inf. tobo] dérive d’une racine TOP dans LR:379, auquel cas le passé serait tomp, mais le verbe quenya untúpa « couvre » de Namárië dans le SdA suggère que Tolkien avait décidé que la racine était plutôt TUP, bien que les Étym citent une racine TUP distincte.
Grunc, lunt, sunc et tump apparaîtraient comme grunge-, lunne-, sunne-, tumme- devant les terminaison de pluriel/pronominales habituelles – grunger « (ils/elles) étaient terrorisé(e)s, furent terrorisé(e)s, ont été terrorisé(e)s », grungen « j’étais terrorisé(e), je fus terrorisé(e), j’ai été terrorisé(e) ». Si l’exemple hant > hennin (LR:363 entrée KHAT) tient, nous verrions alors la voyelle de connexion i lorsque les terminaisons s’ajoutent. Ce i déclencherait l’inflexion u > y, si bien que nous aurions par exemple (avec les modifications habituelles des nt, nc intervocaliques en nn, ng) la 1ère personne du singulier nynnin « je nouais je nouai, j’ai noué… » et tyngin « je menais, je menai, j’ai mené… ». (Mais groga-, loda-, toba- appartiendraient à la conjugaison mixte, avec e plutôt que i comme voyelle de connexion, et donc sans inflexion : grungen « j’étais terrorisé(e), je fus terrorisé(e), j’ai été terrorisé(e) », lunnen « je flottais, je flottai, j’ai flotté », tummen « je couvrais, je couvrai, j’ai couvert ».)
Les participes passifs de tous les verbes dont nous parlons ici peuvent se former régulièrement en ajoutant -en à la 3e personne du singulier du passé (avec les changements habituels des groupes de consonnes finaux quand ils deviennent intervocaliques) :
groga- « être terrorisé » > passé grunc > participe passif grungen
loda- « flotter » > passé lunt > participe passif lunnen
nod- « nouer, lier, attacher » > passé nunt > participe passif nunnen
soga- « boire » > passé sunc > participe passif sungen
toba- « couvrir » > passé tump > participe passif tummen
tog- « mener, amener, apporter » > passé tunc > participe passif tungen
Et une fois de plus, nous observerions l’inflexion u > y au pluriel des participes passifs : gryngin, lynnin, nynnin, tymmin, syngin, tyngin. (Quelques uns de ces verbes cependant, « être terrorisé » et « flotter », ne devraient normalement pas avoir de participes passifs – puisqu’ils sont intransitifs.)
Mais dans les cas de groga-, loda-, soga- et toba-, il est peut-être possible aussi de prendre un chemin plus facile et de les traiter simplement comme des bases en A (Tolkien le précisa explicitement dans une note dans le cas de soga-). Nous aurions ainsi (à la 3e personne du singulier) les passés grogant, lodant, sogant, tobant (-nt devenant régulièrement -nne- devant une terminaison), et les participes passifs grogannen, lodannen, sogannen, tobannen (pl. gregennin, ledennin, segennin, tebennin – ou les archaïques grögennin etc.)
• Verbes impersonnels : Un verbe impersonnel « noldorin » bui « il faut » apparaît dans les Etymologies ; en sindarin il deviendrait boe. Nous n’avons pas d’exemples, mais on peut probablement l’utiliser dans des contextes tels que boe maethad in Yrch « il faut combattre les Orques ». (« Devoir » peut s’exprimer comme « il faut pour X faire Y » : Boe 'nin Edhil maethad in Yrch « il faut pour les Elfes combattre les Orques » = « les Elfes doivent combattre les Orques » ; boe anim baded « il faut pour moi partir » = « je dois partir ».) Peut-être boe n’a-t-il pas de flexion temporelle ; rien de ce genre n’est suggéré dans les Etymologies.
Un autre verbe impersonnel est elia- « pleuvoir ». La forme impersonnelle « noldorine » exprimant « il pleut », à savoir oeil [=öil], plus tard eil, est donnée dans les Etymologies (LR:396 entrée ULU). En sindarin du Troisième Âge, la forme serait ail. Le passé, dénotant « il pleuvait, il plut, il a plu », pourrait être aul ou régulièrement eliant. Nous pouvons conjuguer le verbe ainsi : infinitif elio « pleuvoir », présent ail = forme impersonnelle de la 3e pers. sg. « il pleut », passé eliant ou aul = forme impersonnelle de la 3e pers. sg. « il pleuvait, il plut, il a plu », futur eliatha = « il pleuvra », impératif elio « qu’il pleuve ! », participe eliol « pleuvant » (parfait úliel « ayant plu »), gérondif eliad « pluie (= le fait de pleuvoir) ». Un verbe avec ce sens n’aura probablement pas de participe passif. La forme serait eliannen, ou, si nous employons aul comme passé, olen.
• Divers verbes irréguliers : Dans le linnod de Gilraen, le mot onen (ou dans certaines éditions du SdA ónen) est utilisé pour « j’ai donné ». Il semblerait que ce soit le passé irrégulier du verbe anna- « donner » répertorié dans les Etymologies (si le verbe était régulier, le passé devrait être **annant, avec annannen > annen pour « j’ai donné »). Onen indique une 3e personne du singulier aun « (il/elle) donnait, donna, a donné », qui pourrait régulièrement dériver d’un ancien passé áne (comparez avec óne, passé du verbe quenya onta- « engendrer », LR:379 entrée ONO ; étant donné que le sindarin anna- correspond au quenya anta-, il est plausible de supposer que le passé áne ait pu exister à un certain stade, et il est en fait attesté dans le QL:31). Aun devient one- quand on lui ajoute une terminaison, la diphtongue au étant simplement monophtonguée en o. Suggestion de conjugaison de anna- « donner » : infinitif anno « donner », présent anna « donne », passé irrégulier : 3e pers. sg. aun « donnait, donna, a donné », avec les terminaisons one- (onen « je donnais, je donnai, j’ai donné », onem « nous donnions, nous donnâmes, nous avons donné » etc.), futur annatha « donnera », impératif anno « donne ! donnons ! donnez ! », participe actif annol « donnant », participe parfait óniel « ayant donné », participe passif onen (pl. onin) « donné », gérondif annad « don (= acte de donner) ». Notez qu’il n’y a pas d’inflexion au pluriel du participe passif (onin, non **enin pour l’archaïque **önin), car o issu de au ne subit pas ce genre d’inflexion.
Dans LR:375 entrée NDAM est répertorié un verbe damna- « marteler », avec comme passé (3e pers. sg.) dammint. Ce deux formes sont franchement bizarres. On ne peut guère douter que damna soit une erreur de lecture pour damma-, la forme à laquelle nous nous attendrions sur le plan phonologique ; cf. le mm au passé. Le passé dammint est très étrange. Nous attendrions indubitablement dammant. Premièrement, d’où vient ce i au passé, et s’il doit vraiment être là, pourquoi ne provoque-t-il pas l’inflexion du a en e (c.à.d. demmint) ? Si nous acceptons ce passé (damminne- avec terminaisons), il nous faut aussi employer damminnen pl. damminnin comme participe passif. Mais personnellement, j’incline fortement à rejeter dammint comme une erreur de lecture pour dammant, auquel cas le verbe serait parfaitement régulier.
Le verbe drava- « tailler » aurait régulièrement le passé dram (dramme- avec terminaisons). Selon LR:354 entrée DARÁM, on employait en poésie un passé irrégulier (3e pers. sg.) dramp – comme si le verbe était plutôt **draba-. Cette forme s’employait apparemment en plus du passé régulier, sans le remplacer. Quoi qu’il en soit, avec les terminaisons, dramp et dram apparaîtraient tous deux comme dramme- (ex. la 1ère pers. sg. passé drammen qui est mentionnée dans cette entrée des Etymologies).
Comme mentionné plus haut, le passé régulier du verbe gwedh- « lier, attacher » est gwend (gwenni- avec terminaisons), mais Tolkien indiqua qu’un passé irrégulier gwedhant (comme s’il s’agissait d’une base en A gwedha-) entra en usage « plus tard ». Le passé régulier en était venu à être considéré comme archaïque ou poétique. Quand le changement eut lieu, il se peut que le participe passif « lié, attaché » ait également été altéré de gwennen en gwennannen. Vraisemblablement, le verbe était toujours fléchi par ailleurs comme un verbe « primaire » régulier (infinitif gwedhi, présent gwêdh ou gwedhi- devant terminaisons, futur gwedhitha, impératif gwedho, participe actif gwedhel, participe parfait gwídhiel). Peut-être le verbe redh- « semer » subit-il une évolution similaire, si bien que le passé régulier rend fut remplacé par redhant ?
Le verbe soga- « boire » aurait régulièrement la 3e pers. sg. présent soga- « (il, elle) boit », mais LR:388 indique que la 3e pers. sg. était en réalité sôg (comme s’il s’agissait d’un verbe primaire sog-). Quand il faut ajouter des terminaisons pour produire les autres formes que la 3e pers. sg., on peut utiliser la base du présent régulière soga- (d’où sogon [pour **sogan] « je bois », sogam « nous buvons » etc). Le passé (3e pers. sg.) est soit la forme régulière sunc (sunge- avec terminaisons), soit la forme irrégulière sogant (soganne- avec terminaisons) ; Tolkien indiqua que les deux étaient valables. Le participe passif « bu » serait donc soit sogannen (pl. segennin) pour aller avec le passé sogant, soit sungen (pl. syngin) si l’on préfère le passé sunc. Heureusement, le verbe soga- « boire » est sinon un verbe de la conjugaison mixte tout ce qu’il y a de normal, comme le suggèrerait l’infinitif sogo (donné dans LR:388). D’où : futur sogatha « boira », impératif sogo « bois ! buvons ! buvez ! », participe actif sogol « buvant » (parfait súgiel « ayant bu »), gérondif sogad « le boire » (comme nom).
NOTE : Voici ce qui est effectivement écrit dans LR:388 entrée SUK : « N sogo, 3 sg. sôg, pa.t. [passé, NdT] sunc, asogant (sogennen) ». Sogo est clairement l’infinitif « boire » ; sôg est identifié comme la 3e pers. sg. (présent), et sunc est de même identifié comme le passé (3e pers. sg.). Cependant, asogant ne peut être une lecture correcte du texte de Tolkien. Il est très difficile de comprendre d’où viendrait ce préfixe a-, et de plus, un tel préfixe provoquerait selon toute vraisemblance la mutation douce du s initial, si bien que nous aurions la forme **ahogant. Ce qu’a écrit Tolkien dans son écriture manuscrite fort peu calligraphique doit être « sunc, or sogant » – un petit griffonnage représentant or [ou, NdT] ou peut-être and [et, NdT] ayant été pris pour un a par Christopher Tolkien et directement préfixé au verbe suivant. La forme sogennen doit être le participe passif « bu », mais comme le participe passif est dérivé du passé par suffixation de -en (nt devenant régulièrement nn entre voyelles), il nous faut conclure que sogennen est une erreur de lecture pour sogannen.
Pour le verbe thora- « clôturer », il est indiqué un participe passif thoren « clôturé » (LR:393 entrée THUR). Cela suggère comme passé thaur. Le verbe pourrait se conjuguer ainsi : infinitif thoro « clôturer », présent thora « clôture », passé irrégulier (3e pers. sg) thaur (thore- avec terminaisons, ex. thoren « clôturait, clôtura, a clôturé »), futur thoratha « clôturera », impératif thoro « clôture ! clôturons ! clôturez ! », participe actif thorol « clôturant » (parfait thóriel « ayant clôturé »), participe passif thoren « clôturé » (pl. thorin), gérondif thorad « clôture (= l’acte de clôturer) ». Remarquez que le participe parfait est thóriel au lieu de **thúriel, et qu’il n’y a pas d’inflexion au pluriel du participe thoren (pl. thorin, non **therin). Comme dans le cas d’autres verbes, c’est parce que o, ó représente ici la diphtongue au.
Pour le verbe trenar- « rapporter, raconter jusqu’au bout », il est indiqué un passé trenor ou trener (LR:374 entrée NAR2). Nous attendrions régulièrement **trenarn. Le verbe pourrait se conjuguer ainsi : infinitif treneri « rapporter », présent (3e pers. sg.) trenar « rapporte » (treneri- avec terminaisons, d’où trenerin « je rapporte », trenirem « nous rapportons » etc.), passé irrégulier trenor ou trener (avec terminaisons soit trenori- soit treneri-, d’où trenorin « je rapportais, je rapportai, j’ai rapporté » etc. ; la forme alternative trenerin se confondrait avec le présent), futur treneritha « rapportera », impératif trenaro « rapporte ! rapportons ! rapportez ! », participe actif trenarel « rapportant » (parfait trenóriel « ayant rapporté »), participe passif ?trenoren (pluriel trenorin) « rapporté », gérondif trenared « rapport (= l’acte de rapporter) ». Remarquez l’absence d’inflexion dans la forme trenorin « je rapportais, je rapportai, j’ai rapporté » ou le pl. du participe passif « rapporté »). Nous ne trouverions probablement pas trenerin, le o de trenorin pouvant représenter au (lui même dérivé de á long, version allongée de la voyelle de la racine NAR2 ; trenor pourrait refléter un passé primitif *trenâr-).
À l’entrée MBAKH des Etymologies (LR:372) nous lisons : « Q[uenya] manka- commercer ; makar commerçant, mankale commerce. N[oldorin] banc, banga. » Que faut-il en tirer ? Banga- est sûrement le mot « noldorin » > sindarin correspondant au quenya manka-, donc le verbe « commercer ». Mais que signifie banc ? Si banc est une forme de banga-, ce serait le plus probablement un passé irrégulier, 3e personne : « (il/elle) commerçait, commerça, a commercé » (au lieu de la forme régulière bangant). En supposant de nouveau que l’on peut se fier à l’exemple hennin « je lançais, je lançai, j’ai lancé », nous aurions bengi- devant terminaison, ex. bengin « je commerçais, je commerçai, j’ai commercé », bengir « (ils/elles) commerçaient, commercèrent, ont commercé ». Le participe passif serait aussi bangen (pl. bengin) plutôt que bangannen (pl. bengennin). Mais je n’exclurais pas la possibilité que banc n’ait pas été conçu du tout comme une forme du verbe banga- ; ce pourrait être un nom « commerce », correspondant au quenya mankale (sans en être le cognat exact).
• Une révision possible du système : Un passage de l’essai Quendi et Eldar daté d’environ 1960 suggère que Tolkien avait entrepris une révision majeure d’une partie du système verbal du sindarin (WJ:415). Il y fait référence à
...un passé primitif, marqué en tant que tel par l’« augment » ou reduplication de la voyelle de base, et par une voyelle radicale longue. Ce genre de passés était usuel pour les verbes « forts » ou primaires du sindarin : comme *akâra « faisait, fit, a fait » > S agor.
Les nouvelles règles de dérivation du passé des verbes primaires se reconstruisent assez facilement : la voyelle qui apparaît dans le verbe est préfixée, mais dans la base verbale elle-même, a, e, o sont altérés en o, i, u respectivement (représentant la « voyelle radicale longue » â, ê, ô, puisque le timbre de ces voyelles longues a changé en vieux sindarin). Le voyelle i ne changerait pas. La consonne initiale subirait une mutation douce lors de la préfixation d’une voyelle, p > b, t > d, c > g (d’où agor issu de car-) ; b > v, d > dh, g > zéro, m > v, s > h. (Les consonnes f, th seraient inchangées.)
ped- « parler » > ebid « parlait, parla, a parlé »
tir- « regarder, garder » > idir « regardait, gardait, regarda, garda, a regardé, a gardé »
car- « faire » > agor « faisait, fit, a fait »
bad- « aller » > avod « allait, alla, est allé »
dar- « arrêter » > adhor « arrêtait, arrêta, a arrêté »
gwedh- « lier, attacher » > ewidh (= e'widh) « liait, attachait, lia, attacha, a lié, a attaché »
mad- « manger » > avod « mangeait, mangea, a mangé » (même forme que le passé de bad- !)
nor- « courir » > onur « courait, courut, a couru »
sog- « boire » > ohug « buvait, but, a bu »
fir- « mourir » > ifir « mourait, mourut, est mort(e) »
Bien sûr, cela contredirait l’ancien système entrevu dans les Etymologies, où, par exemple, le passé de gwedh- « lier, attacher » est explicitement donné comme gwend (ou plus tard gwedhant) au lieu d’ewidh. Les Etym ont aussi sunc et sogant plutôt qu’ohug pour « buvait, but, a bu ». De plus, pent au lieu d’ebid pour « parlait, disait, parla, dit, a parlé, a dit » est attesté en dehors des Etymologies. Nous devons attendre la publication d’autres écrits avant de déterminer à quelle échelle Tolkien entreprit cette révision – s’il avait réellement l’intention d’en faire la nouvelle manière de dériver les passé des verbes primaires, rendant l’ancien système que nous avons essayé de reconstruire plus haut totalement obsolète. Pour le moment, j’accepterais agor comme passé de car « faire », mais sinon je continuerais d’utiliser largement le système « classique ». Peut-être les mots de Tolkien – que les passés de type agor étaient « usuels » plutôt qu’universels – impliquent-ils que l’on pouvait dans une certaine mesure choisir la manière de former le passé (il est clair d’après plusieurs textes que Tolkien imaginait qu’il y avait de nombreuses variétés et dialectes de sindarin). Nous pouvons conjuguer car- « faire » ainsi : infinitif ceri, présent : 3e pers. sg. câr « (il, elle) fait », ceri- avec terminaisons (cerin « je fais », cerim « nous faisons » etc.), passé irrégulier agor « faisait, fit, a fait » (agore- devant terminaisons, ex. agoren « je faisais, je fis, j’ai fait »), futur ceritha « fera », impératif caro « fais ! faisons ! faites ! », participe actif carel « faisant », participe parfait córiel « ayant fait », participe passif coren (ou carnen?) « fait », gérondif cared « le fait (= l’acte de faire) ».
• La question de l’inflexion dans les préfixes : Bon nombre de verbes sindarins ont une élément préfixé (typiquement prépositionnel). La question est : la voyelle de tels éléments préfixés doit-elle être infléchie aux formes du verbe qui requièrent l’inflexion ? Considérons le verbe aníra- « désirer, vouloir ». Autant que puissions le dire, il consiste en deux éléments : un verbe íra- « souhaiter », avec le préfixe an- « à », d’où littéralement « souhaiter à » = désirer, vouloir. Le participe passif de ce verbe serait probablement anirnen. Mais qu’en est-il du pluriel ? Anirnin ou enirnin avec inflexion tout au long du mot ?
Les notes de Tolkien semblent rien moins que cohérentes. Le verbe osgar- « couper autour, amputer » inclut l’élément préfixé os- « autour ». L’infinitif esgeri, cité dans LR:379 entrée OS, montre l’inflexion tout au long du mot (nous n’avons pas osgeri-, avec un préfixe exempt d’inflexion). Par contre, le verbe orthor- « maîtriser, conquérir » (littéralement « sur-pouvoir », avec or- signifiant « sur ») ne montre pas d’inflexion à l’infinitif, qui est cité dans LR:395 entrée TUR comme ortheri. Si nous avons esgeri d’osgar-, pourquoi pas *ertheri d’orthor- ? À l’inverse, si nous avons ortheri d’orthor-, pourquoi pas *osgeri d’osgar- ?
Peut-être est-ce dans une certaine mesure optionnel. WJ:379, traitant du pluriel des noms, suggère que l’« affection » ou umlaut se prolongeait à l’origine tout au long du mot, et qu’un composé comme orodben « montagnard » avait donc anciennement le pluriel oerydbin (=örydbin, sindarin classique erydbin). Mais plus tard, étant donné que ce mot fut reconnu comme un composé orod-ben « montagne-personne », seul le second élément fut infléchi au pluriel : orodbin. Peut-être esgeri « amputer » devint-il donc plus tard *osgeri-, et peut-être ortheri représente-t-il un ancien *ertheri.
Voici quelques verbes à préfixes et des suggestions de conjugaison :
Avec le préfixe go- « ensemble » :
• govad- « se rencontrer, venir ensemble », infinitif gevedi, présent gevedi- (ajoutez les terminaisons appropriées, sauf à la 3e personne du singulier, qui est govad), passé gevenni- (3e sg govant), futur geveditha, impératif govado, participe actif govadel (parfait govódiel), participe passif govannen, gérondif govaded
• gonathra- « empêtrer, emmêler », inf. gonathro, pr. gonathra, pas. gonathranne- (3e sg gonathrant), fut. gonathratha, imp. gonathro, pa. gonathrol (parfait genethriel), pp. gonathrannen (pl. genethrennin), gér. gonathrad
• gonod- « compter, dénombrer », inf. genedi, pr. genedi- (3e sg gonod), pas. genenni- (3e sg gonont), fut. geneditha, imp. gonodo, pa. gonodel (parfait gonúdiel), pp. gononnen, gér. gonoded
• genedia- « dénombrer, calculer », inf. genedio, pr. genedia, pas. genedianne- (3e sg genediant), fut. genediatha, imp. genedio, pa. genediol (parfait gonúdiel), pp. genediannen (pl. genediennin), gér. genediad
(Notez que dans ce dernier verbe, go- apparaît sous forme infléchie partout sauf au participe parfait gonúdiel « ayant dénombré ». Les verbes étroitement apparentés gonod- et genedia- auraient des participes parfaits identiques.)
Le groupe des verbes suivants, qui incorporent les préfixes ad- « re- » et an- « à », ne les changeraient probablement pas en ed- ou en- quand des inflexions pourraient avoir lieu, bien que nous n’ayons pas d’exemples clairs :
• adertha- « réunir », inf. adertho, pr. adertha, pas. aderthanne- (3e sg aderthant), fut. aderthatha, imp. adertho, pa. aderthol (parfait aderthiel plutôt que ?ederthiel), pp. aderthannen (pl. aderthennin plutôt que ?ederthennin), gér. aderthad
• anglenna- « approcher », inf. anglenno, pr. anglenna, pas. anglenne- (3e sg anglennant), fut. anglennatha, imp. anglenno, pa. anglennol (parfait anglenniel (plutôt que ?englenniel), pp. anglennen (pl. anglennin plutôt que ?englennin), gér. anglennad
• aníra- « désirer », inf. aníro, pr. aníra, pa. anirne- (3e sg anirn), fut. aníratha, imp. aníro, part. anírol (parfait aníriel plutôt que ?eníriel?), pp. anirnen (pl. anirnin plutôt que?enirnin), gér. anírad
Avec les préfixe os- « autour » :
osgar- « couper autour, amputer », inf. esgeri, pr. esgeri- (3e sg osgar), pas. esgerni- (3e sg osgarn), fut. esgeritha, imp. osgaro, pa. osgarel (parfait osgóriel), pp. osgarnen (pl. esgernin), gér. osgared
Un préfixe long, clairement indépendant comme palan- « au loin, au large » pourrait bien ne pas montrer la moindre inflexion :
palan-dir- « voir au large et au loin », inf. palan-diri, pr. palan-diri- (3e sg palan-dir), pas. palan-dirni- (3e sg palan-dirn), fut. palan-diritha, imp. palan-diro, pa. palan-diriel (parfait palan-díriel – difficile d’imaginer ?pelen-díriel), pp. palan-dirnen (pl. palan-dirnin, difficile d’imaginer ?pelen-dirnin), gér. palan-dired
6. PRONOMSLes pronoms attestés du sindarin incluent :
1ère pers. sg. : Pronom indépendant im « je, moi », ainsi que la terminaison -n ; cf. aussi nin, traduit « vers moi » dans notre seul et unique exemple, mais signifiant peut-être seulement « me, à moi », génitif nín « mon, ma », ainsi que enni « à moi » et anim « pour moi-même » (visiblement an « pour » + im « moi »).
2e pers. sg. : Terminaison -ch, en supposant qu’agorech signifie bien *« tu as fait » ; cf. aussi le pronom datif poli le, dont on dit qu’il est d’origine quenya (RGEO:73).
3e pers. sg. : e « il », génitif dîn « son ».
1re pers. pl. : Terminaison -m « nous » (dans avam « nous ne ferons pas », WJ:371), ainsi qu’ammen « pour nous » ou « de nous » (pour *an men : an « pour, à » + men « nous » ?)
2e pers. pl. : Ne se trouve nulle part, à moins que -ch ne couvre à la fois le sg. et le pl. « tu, vous » (cf. PM:45-46)
3e pers. pl. : hain « eux, elles » (prob. aussi pronom sujet « ils, elles »)
Lorsqu’elle s’ajoute à une base terminée par -a, la terminaison pronominale -n « je » semble changer cette voyelle en o ; observez le contraste entre avam « nous ne ferons pas » et avon « je ne ferai pas » (WJ:371, ava = « ne fera pas »). Cf. aussi linnon « je chante » et linnathon « je chanterai » : les bases sont évidemment linna et *linnatha, « chante », et « chantera » (d’où *linnam « nous chantons », *linnach « tu chantes, vous chantez » ?)
Bien qu’un mot indépendant pour « mon, ma » soit donné dans UT:54, CLI 1:88 (nín), il semble qu’il existe aussi une terminaison –en capable d’exprimer le même sens. Elle est attestée dans le mot lammen « ma langue » dans l’invocation de Gandalf devant la Porte de la Moria (SdA 1/II ch. 4 ; voir RS:463 pour la traduction). Comparez avec la terminaison quenya –nya « mon, ma ». Une deuxième attestation de la terminaison sindarine correspondante a été révélée en juillet 2000, lorsqu’une phrase contenant le mon guren « mon cœur » a été publiée dans VT41:11, 15. Vraisemblablement, le sindarin avait également d’autres terminaisons pronominales possessives, mais seul -en « mon, ma » a été publié. Comme Tolkien utilise partout ailleurs des pronoms indépendants pour « mon, ma » et « son, sa », il se peut qu’il ait changé d’avis à plusieurs reprises au sujet de l’emploi de terminaisons ou de pronoms génitifs indépendants en sindarin.
En plus du pronom génitif dîn « son, sa », la Lettre du Roi a également în : le roi désire saluer mhellyn în phain, tous ses amis. Bien qu’în, comme dîn, se traduise « son, ses » en français, il semble bien qu’il s’agisse en fait d’un pronom génitif réfléchi, faisant référence au sujet de la phrase. Il pourrait exister en sindarin une distinction qui n’est pas régulièrement faite en français. Deux phrases comme * i venn hanc haw în et *i venn hanc haw dîn se traduiraient l’une comme l’autre « l’homme buvait/but/a bu son jus » en français, mais la première signifie « l’homme buvait/but/a bu son (propre) jus », tandis que la seconde signifie « l’homme buvait/but/a bu son jus (celui de quelqu’un d’autre) » (en norvégien mannen drakk saften sin contre mannen drakk saften hans, si je puis me permettre de faire référence à ma langue maternelle)44.
Sous la racine S- des Etymologies sont répertoriés quelques pronoms « noldorins », mais on ne sait pas s’ils sont toujours valables en sindarin style-SdA : ho, hon, hono « il », he, hen, hene « elle » ; ha, hana « il, elle [pronom neutre, NdT] »45. Les pluriels sont donnés comme huin, hîn, hein, qui signifient évidemment « ils, elles » selon qu’il s’agit d’un groupe d’hommes, de femmes et de choses, respectivement. Hein fut visiblement changé plus tard en hain : cf. l’inscription de la Porte de la Moria : Im Narvi hain echant « Moi, Narvi, je les[= les lettres] ai faites ». Par ailleurs, le pronom « noldorin » huin apparaîtrait sous la forme *hýn en sindarin.
NOTES DE TRADUCTION1 La traduction française comporte ici une erreur : on lit « Elfes-Verts ». [NdT]
2 Coupé dans la traduction française. [NdT]
3 Mirkwood = la Forêt Noire dans le SdA. [NdT]
4 tch comme dans tchèque. [NdT]
5 Toujours dur comme dans gare, jamais comme dans gel. [NdT]
6 Correspondent aux voyelles des mots français bal, belle, bile, bol, boule, bulle. [NdT]
7 Plus ou moins comme dans ail. [NdT]
8 Plus ou moins comme eil dans soleil. [NdT]
9 Plus ou moins comme ouil dans fenouil. [NdT]
10 Plus ou moins comme aou dans caoutchouc, en une seule syllabe. [NdT]
11 Plus ou moins comme aè dans aède, en une seule syllabe. [NdT]
12 Plus ou moins comme oè dans poète, en une seule syllabe. [NdT]
13 Plus ou moins comme oy dans boy. [NdT]
14 Correspond au son eu de fleur. [NdT]
15 Littéralement « bien rencontré ». [NdT]
16 Le texte anglais comporte un jeu de mots : il s’agit d’appeler Samwise (nom complet de Sam, traduit par F. Ledoux en Samsagace, mais qui signifie en fait « à demi sage ») Fullwise (« pleinement sage », que j’ai essayé de rendre par Pleinement-sagace). [NdT]
17 Le terme anglais est mound, qui se rendrait plus exactement par « tertre ». Il est assez probable que la traduction française provient d’une confusion avec mount « mont, montagne ». Mais il est vrai que Tolkien lui-même rendait parfois assez librement haudh par hill « colline ». [NdT]
18 Le terme anglais est mound, qui se rendrait plus exactement par « tertre », cf. note 17. [NdT]
19 Ces termes sont expliqués dans le glossaire linguistique : inflexion, métaphonie, umlaut.
20 Coupé dans la traduction française, l’appendice n'étant pas traduit. Mais le nom Stonewain Valley (traduction du sindarin Imrath Gondraich) apparaît dans le SdA, où il est traduit « Vallée Fardière » par F. Ledoux. [NdT]
21 Coupé dans la traduction française. [NdT]
22 Correspond au terme « magicien » dans le SdA. [NdT]
23 Correspond au terme « magicien » dans le SdA. [NdT]
24 Coupé dans la traduction française. [NdT]
25 Comme indiqué plus haut, la forme du Troisième Âge serait probablement fair. [NdT, sur précision de l’auteur]
26 L’expression qu'emploie Tolkien est The Thrawn Folk. L’adjectif thrawn évoque à la fois, physiquement, quelque chose de tordu, de contrefait, et moralement l’obstination, l’entêtement. Ce double sens est difficile à rendre en français. [NdT]
27 Correction de la traduction française erronée du SdA. [NdT]
28 La traduction « Chant de l’Arc de Fer » dans la version française du Silmarillion s’écarte fortement du sens littéral sindarin (ainsi que de l’original anglais). [NdT]
29 Coupé dans la traduction française. [NdT]
30 Francisation par F. Ledoux de l’anglais « Wetwang », qui signifie « Plaine détrempée ». [NdT]
31 Littéralement « à demi sage », cf. note 16 [NdT]
32 Comme l’anglais, le sindarin utilise une préposition pour introduire la date, alors que le français emploie dans certains cas une construction directe. [NdT]
33 Le terme anglais est mound, qui se rendrait plus exactement par « tertre », cf. note 17. [NdT]
34 Le terme anglais est mound, qui se rendrait plus exactement par « tertre », cf. note 17. [NdT]
35 La traduction publiée dans le SdA est « Bois d’Effroi », que j’ai légèrement modifiée – le terme de « bois » ne convenant pas à l’immense Forêt Noire/Mirkwood. [NdT]
36 Mirkwood = la Forêt Noire dans le SdA. [NdT]
37 Le terme anglais est mound, qui se rendrait plus exactement par « tertre », cf. note 17. [NdT]
38 En anglais, einior est traduit par un véritable comparatif (elder, issu de old « vieux »). Ce serait maladroit en français. [NdT]
39 La glose anglaise « you » ne permet pas de savoir si cette forme est un singulier ou un pluriel, d’emploi familier ou formel. [NdT, sur précision de l’auteur]
40 La traduction n’est pas naturelle, car l’on n’emploierait pas spontanément un participe présent (plutôt un adjectif verbal, ici) dans un tel cas. Le participe actif sindarin est rendu dans la version originale anglaise par un participe présent, dont l’emploi recoupe celui de trois formes en français :
1) le participe présent proprement dit.
2) l’adjectif verbal, qui dans l’emploi d’ajectif attribut ou épithète sans complément, remplace le participe présent ; il est de forme généralement similaire, mais variable en genre et en nombre. Parfois, il existe aussi une différence d’orthographe : ex. convaincre, part. pr. convainquant, adj. v. convaincant ; fatiguer, part. pr. fatiguant, adj. v. fatigant ; différer, part. pr. différant, adj. v. différent. Comparez : des enfants fatigants (adj. v.)/des enfants fatiguant leurs parents (part. pr.).
3) le gérondif, forme adverbiale du verbe exprimant la simultanéité, le moyen, la cause, très souvent précédé de la préposition en (en chantant, en finissant...). [NdT]
41 Le gérondif sindarin ne correspond pas au gérondif français (cf. note précédente), mais plutôt à un nom verbal, comme le montre la traduction. En français, la formation des noms verbaux n’a rien de systématique et ressortit à la dérivation, pas à la conjugaison. Il existe de nombreuses façons de les former : racine nue (choix, tri...), infinitif substantivé (le boire, le manger...), emploi de divers suffixes dont -age, -ment, -(a)ison, -tion, -ance... Remarquez de plus que le nom verbal français décrit à la fois l’action et son résultat : la création est l’acte de créer et ce que l’on a créé. Le gérondif sindarin, traduit dans la version originale par un gérondif anglais, exprime seulement l’action. [NdT]
42 Forme probablement lénifiée (voir plus haut). [NdT, sur précision de l’auteur]
43 Le terme anglais est mound, qui se rendrait plus exactement par « tertre », cf. note 17. [NdT]
44 Les latinistes se souviendront que cette distinction existe en latin : vir bibit succum suum contre vir bibit ejus succum. [NdT]
45 Ces pronoms sont répertoriés sous une forme visiblement lénifiée. Cela pourrait peut-être indiquer qu’ils sont lénifiés quel que soit l’environnement phonologique. [NdT, sur précision de l’auteur]
* Traduction française pour Ardalambion.fr par Bertrand Bellet, avec l’aimable autorisation de l'auteur. Les inexactitudes et les éventuelles erreurs sont entièrement de la responsabilité du traducteur. Les autres articles non traduits de Helge sont disponibles en anglais sur son site Ardalambion, une véritable référence pour ceux qui s'intéressent aux langues inventées par Tolkien.
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